Angélique et le meurtre
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Angélique était arrivée dans la matinée. Elle avait été accueillie par un ciel bas et une humidité omniprésente. En fait, il avait plu toute la nuit précédente. Le genre de précipitation qui laisse des traces pour des jours. Des traces en forme de gouttes d’eau. À présent, elle entrait dans la petite maison qu’on venait de lui prêter pour la nuit.
Un miroir contre le mur lui renvoya son image. Une jeune fille, avec un manteau noir à attaches et capuche. Avec aussi un sac à main, qu’elle posa sur une table. Elle se défit du manteau, et elle l’accrocha au dossier d’une chaise. Ensuite, elle plongea la main dans une poche et en sortit un smartphone luisant.
— Allô ? Allô, papa ?
— Angélique ? C’est toi, Angélique ? Tu vas bien ? Tout s’est bien passé ?
— Oui, papa. Tu peux te rassurer. Je suis arrivée aujourd’hui et je me suis immédiatement rendu au siège de la radio. Ils ont été surpris de voir débarquer une jeune fille. Je leur ai expliqué que tu étais malade et que je venais à ta place pour proposer ta nouvelle émission radiophonique. Nous avons discuté et ils ont donné leur accord. Pour les conditions financières, je te les enverrai par message. Mais elles sont, en gros, les mêmes que d’habitude.
— Et pour la diffusion ?
— Désolée, ils ne m’ont pas donné de date. J’ai préféré ne pas insister.
— D’accord, d’accord. Je te félicite pour ton boulot. Et maintenant ? Tu es dans un hôtel ?
— Non, ils m’ont prêté une petite maison et je vais y dormir.
— Toute seule ? Angélique, voyons…
— Papa, papa, je t’assure que je suis parfaitement à l’abri. Cet endroit est mignon comme tout et le quartier absolument tranquille. Ne crains rien.
— Tu dis ça, tu dis ça… Maudite maladie qui m’a cloué ici ! À cause de ça, j’ai dû te laisser partir toute seule. Je t’assure que je ne cesse de cogiter. J’imagine tout et notamment le pire. Pense à bien fermer à clé avant de t’endormir, et vérifie que les fenêtres sont bouclées.
— Oui, papa…
— Et pense à bien te couvrir, pour ne pas attraper froid. Et essaye de manger : je trouve que tu as maigri depuis quelques semaines.
— Oui, papa…
— Laisse ton portable allumé et appelle-moi s’il y a quoi que ce soit.
— Mais papa, je suis grande !
— Justement, je ne peux plus te surveiller et ça me turlupine. J’ai hâte que tu reviennes.
— Moi aussi, papa, mais je te garantis que tout se passe bien. Et toi, tu prends tes médicaments ?
— Tu essayes de détourner la conversation ? Oui, je suis mon traitement.
— Tant mieux. Alors, bonne nuit. Je te rappelle demain.
— Bonne nuit, et appelle-moi immédiatement s’il y a quelque chose.
— Oui, papa. Oui, papa…
Elle interrompit l’appel avec un soupir. En fait, elle comprenait l’inquiétude de son papa. Celui-ci… Eh bien, remplissait sa fonction de papa. Il faisait ce que doivent faire tous les papas du monde. Mais cela l’agaçait en même temps. Elle était grande désormais. Elle était capable de faire un petit voyage et de résoudre une petite affaire professionnelle comme celle-ci. Alors, elle aurait aimé que son papa le comprenne, au lieu de la voir comme une petite fille allant à l’école.
D’ailleurs, histoire d’avoir l’air professionnelle, elle s’assit à la table et ouvrit son carnet. Elle se mit à lire et étudier les notes qu’elle avait prises durant la journée. Cela occupa l’essentiel de la soirée. Quand elle se releva, ce fut pour constater que la montre avait bien avancé. Elle releva les persiennes pour jeter un coup d’œil sur la nuit et ferma soigneusement les volets.
Allons, il était temps de se coucher. Ce qu’elle fit. Dans une chambre un peu fraîche, elle trouva un lit d’un vieux modèle, qui donnait l’impression d’un retour aux années 60. Elle se déshabilla et se glissa sous la couverture, en frissonnant légèrement. Mais les draps ne tardèrent pas à la réchauffer.
* * * * * * * * *
* * * * *
Deux heures plus tard, elle devait se rendre à l’évidence : le sommeil ne venait pas. Habituel et compréhensible dans ces cas : changement de lieu, de rythme, de climat. Bref, la physiologie ne suivait pas le voyage. Lasse de se tourner et se retourner sous les draps, Angélique se décida et sortit du lit.
Elle se rhabilla rapidement et rejoignit la pièce principale. Elle fit les cent pas, puis se rappela qu’elle avait vu de la lumière en arrivant. Immédiatement, elle remit son gros manteau noir et ouvrit la porte. Oui, il faisait nuit et humide. Mais elle ne s’était point trompée : un peu plus loin, une lumière éclairait quelques maisons. Elle se dit qu’une petite balade ne lui ferait pas de mal.
Elle referma la porte en tournant la clé. Ses pas la conduisirent vers le bout de la ruelle. Effectivement, elle put constater que cet endroit était faiblement éclairé par un machin qui ressemblait à un réverbère. Ce dernier montrait une placette en pente et une voie poussiéreuse qui descendait. Un décor vaguement irréaliste, comme au cinéma.
Elle s’arrêta, pour humer l’air frais de la nuit. Cela lui régénéra le cerveau. Elle s’apprêtait à reprendre sa marche, quand un bruit l’intrigua. Elle se demandait si elle l’avait imaginé. Mais non, le bruit résonna une deuxième fois. Tout de suite après, elle sursauta. Ses yeux distinguaient une forme qui surgissait et apparaissait sur la placette.
Il lui fallut un moment pour l’identifier : il s’agissait d’une femme. Longs cheveux blonds, imperméable en ciré jaune. Elle avançait vers le centre de la placette. Mais Angélique sursautait à nouveau. Cette femme ne marchait pas vraiment : elle titubait, elle chancelait. Soudain, elle tomba à genoux. Ensuite, elle se traîna carrément par terre, sur le sol humidifié par la pluie. Et elle semblait souffrir cruellement.
Angélique eut l’instinct de se porter à son aide. Au lieu de cela, elle s’immobilisa. La femme venait de se pencher. Dans le mouvement, un objet devenait visible. En plein milieu du dos, entre les omoplates. Un couteau. Profondément planté. À présent, on comprenait pourquoi cette malheureuse souffrait.
Elle avait besoin de secours, naturellement. Mais l’œil d’Angélique surprit un deuxième mouvement. Par réflexe, elle se recula et se cacha derrière un mur, en se plaquant contre ce dernier. Bien lui en prit : au bout de la placette, une autre silhouette apparut à son tour. Angélique reconnut un homme. Manteau sombre, grand, une barbe. Il avança à pas lents, avant de se pencher sur le corps de la femme. Angélique se plaquait contre son mur avec désespoir. Il constituait son unique cachette, son unique protection.
L’homme esquissa un geste. La femme à terre poussa un gémissement horrible. La signification était claire : l’homme venait de retirer le couteau. Le sang devait couler à flots. L’inconnu demeura un long moment debout sur la femme couchée. Puis il tourna les talons et s’éloigna comme il était venu. Il disparut au bout de la placette, dans la ruelle obscure.
Angélique tremblait de peur. Elle attendit, et attendit. Quand elle fut sûre que l’homme était parti, elle sortit de sa cachette et courut vers la femme étendue. Une flaque de sang s’élargissait sous le corps. Elle se pencha avec anxiété.
— Madame, madame, que s’est-il passé ? Qui êtes-vous ?
La femme blessée remua faiblement la tête. Un de ses yeux se leva vers Angélique, un râle la secoua.
— Leticia… Leticia…
— Leticia ? C’est votre nom ?
— Mario, Mario...
— De qui parlez-vous ? Je vais appeler des secours !
Trop tard. La tête retomba dans la mare de sang. Le corps ne bougea plus. Angélique comprit tout de suite. Il n’y avait plus rien à faire. Elle demeura un moment ainsi, haletante et pantelante. La peur ne la quittait pas.
Ensuite, elle réagit. Elle partit en courant et retourna à la maison. Elle ouvrit la porte avec des gestes fiévreux, la referma avec hâte. Quelques secondes pour reprendre son souffle. Après, elle sortit le téléphone portable de sa poche.
— Allô, allô… La police ...? J’appelle pour signaler un meurtre…
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* * * * *
La police arriva une heure après. En fait, il s’agissait de gendarmes. Deux, en uniformes bleus. Ils descendirent de la voiture et vinrent frapper à la porte.
— Mademoiselle, mademoiselle ! Nous sommes de la gendarmerie. C’est vous qui nous avez appelés ?
Elle ouvrit la porte avec empressement et soulagement.
— Oui, oui ! Merci d’être venus ! Quelle peur ! Jamais je n’avais connu une telle terreur !
— Vous avez été témoin d’un meurtre, dites-vous ?
— Oui, je vais vous montrer. Suivez-moi.
Elle les conduisit un peu plus loin, vers la placette tragique. Mais quand ils y parvinrent, une surprise angoissante attendait Angélique. En effet, elle baissa le regard et… elle ne vit rien. Il n’y avait plus rien sur le sol. Le corps avait disparu. Incrédule, elle se pencha sur l’endroit précis où elle avait tenté de secourir la femme blonde, et où elle ne voyait plus que la terre.
— Eh bien, mademoiselle, où s’est déroulé l’événement dont vous parliez ?
— Mais ici, ici même ! La dame est tombée là, et elle avait un couteau dans le dos.
— Désolé, mais nous ne voyons aucun corps, et aucune goutte de sang.
Effectivement, la large flaque de sang avait disparu aussi. Comme par enchantement. Du drame survenu pendant la nuit, il ne restait rien. À croire qu’il n’avait jamais existé. Mais Angélique s’obstina.
— Je n’ai pas rêvé. J’ai bien vu une femme poignardée dans le dos. Un homme s’est approché et a retiré la couteau avant de s’en aller. J’ai voulu secourir la dame, mais il était trop tard.
Les deux gendarmes se mirent à arpenter les lieux. Ils allèrent même jusqu’à la ruelle fatale. Mais ils revinrent bredouilles, ainsi que l’indiquaient leurs visages.
— Pas de corps et pas de sang. Il n’y a pas la moindre trace de votre récit.
— Mais je l’ai bien vu ! J’étais cachée derrière ce mur, tremblante de peur. La dame est tombée, avec le couteau. L’homme est arrivé et il est reparti. Je me suis approchée et il y avait une horrible mare de sang. Tout ça était noyé de sang.
Visiblement, les deux gendarmes nourrissaient de sérieux doutes. Et pour cause : la placette était déserte, et parfaitement vide. Comment imaginer qu’un drame affreux avait pu s’y dérouler ?
— Je n’ai pas rêvé ! insista Angélique.
— Bien, bien. Voudriez-vous venir à nos bureaux ?
— Volontiers. Je refuserais de rester seule à la maison après ça. Je vous suis.
Elle rentra dans la maison pour prendre son sac à main et ressortit en fermant la porte à clé. Un peu plus loin, la voiture de la gendarmerie l’attendait. Elle monta avec les deux gendarmes et la voiture démarra, quittant la ville.
Elle roula jusqu’au bureau de la gendarmerie. Là, on demanda à Angélique de patienter avant de faire sa déposition. Elle s’installa dans une salle d’attente et se ravitailla à une machine à café. Elle s’y trouvait depuis une heure, quand… quand le premier gendarme déboula dans la pièce. Angélique allait recevoir un des chocs de sa vie.
— Mademoiselle, vous vous moquez de nous ?
Bien entendu, la malheureuse ne fut pas surprise, mais simplement et franchement stupéfaite.
— Heu, je vous demande pardon ?
— Vous n’avez rien d’autre à faire que des blagues aux gendarmes en pleine nuit ? Vous ne savez pas que nous sommes débordés ?
— Enfin, monsieur, je ne comprends pas votre réaction. J’ai assisté à un meurtre et je l’ai signalé, comme une bonne citoyenne.
— Vous avez assisté à un meurtre ? Ah, la bonne rigolade ! Vous auriez vu une certaine Leticia se faire poignarder sur la place du village : que c’est drôle !
— Monsieur, expliquez-moi ce qu’il y a de drôle dans cet événement dramatique.
— Je vais vous le montrer. Entrez, entrez.
Elle était encore secouée en pénétrant dans le bureau. Le gendarme prit place sur son siège.
— Vous avez assisté à un meurtre, et une dame appelée Leticia a été poignardée, n’est-ce pas ?
— C’est exactement ce que j’ai vu et c’est exactement ce que j’ai rapporté.
— Et cela se serait produit ce soir, voilà quelques heures ?
— Absolument. Enfin, que se passe-t-il donc ?
— Il se passe que le meurtre dont vous parlez a effectivement eu lieu, à l’endroit que vous dites.
— Ah, vous voyez bien !
— Seulement, mademoiselle, il n’a pas eu lieu ce soir. Il s’est déroulé VOILÁ DIX ANS.
— Mais qu’est-ce que vous racontez ?
— Regardez donc.
Le gendarme sortit une liasse de papiers. Angélique l’identifia aussitôt : un vieux journal. Jauni et écorné. Le gendarme le posa sur le bureau et le montra du doigt.
— Voyez, voyez. Je n’invente rien. Ce journal est authentique.
Angélique se pencha et… elle dut bien avouer que ce qu’elle voyait la laissait pantoise. Sur le quotidien, en effet, un titre annonçait un meurtre. Celui d’une femme appelée Leticia. Ensuite venait l’article, qui relatait les détails. Ladite Leticia avait été poignardée sur la place du village, en pleine nuit. Son corps avait été retrouvé le lendemain. Mais ses bijoux avaient disparu. Sans doute s’agissait-il du motif du meurtre.
Et surtout, surtout, il y avait la date. La date du journal, écrite en haut de la page. Elle remontait à DIX ANNEES EN ARRIERE. Angélique eut beau écarquiller les yeux, rien n’y changeait. La date était toujours celle-là, et pas une autre.
— Il y a dix ans ? murmura-t-elle.
— Oui, mademoiselle. Le meurtre auquel vous avez soi-disant assisté ce soir s’est déroulé voilà dix ans. Ce journal vous le prouve. Je pourrais également ressortir le rapport de l’époque. Mais je crois que ce serait superflu. Vous ne pouvez pas avoir vu un évènement qui a eu lieu voilà dix ans. Nous sommes bien d’accord ? Alors, je vous le demande : qu’est-ce qui vous prend de faire ce genre de blague ? Laissez-moi deviner : vous avez entendu parler de ce crime et vous avez voulu vous amuser en prétendant y avoir assisté ?
— Non, non, monsieur, je vous ai dit la vérité. Je suis sortie de la maison et j’ai réellement vu… ce que j’affirme avoir vu. C’était bien ce soir, pas dix années en arrière.
— Alors, je considèrerai que vous avez été victime d’une hallucination et je ne ferai aucun rapport sur vous. Maintenant, je vous demande de vous en aller et de laisser la gendarmerie faire son travail. Croyez-moi, nous n’en manquons pas.
La malheureuse était encore tétanisée par ce qu’elle venait d’apprendre. Elle se retrouva à l’extérieur, sans trop savoir comment. Une minute de réflexion, puis elle haussa les épaules et obéit à l’injonction du gendarme. Elle s’en alla.
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Un taxi la ramena à la maison. En rentrant et en refermant la porte, elle s’aperçut qu’elle tremblait encore. Quel choc ! Elle fit les cent pas dans la pièce, sans entrevoir aucune explication à ce qu’elle venait de vivre. Car elle venait bel et bien de le vivre, elle n’en doutait point. Malgré l’évidence du journal, elle savait qu’elle avait assisté à cet évènement tragique. N’ayant pas d’explication, elle se dit que le mieux serait de repartir. D’ailleurs, le jour se levait déjà.
Elle s’apprêtait à remplir son sac, quand des coups furent frappés à la porte. Elle sursauta. À présent, elle ressentait de la peur. D’une main hésitante, elle ouvrit. Ce qu’elle vit ne la rassura guère. Un homme se tenait debout dans l’encadrement. Grand, et portant un long imperméable.
— Heu, monsieur… ?
— Ah, mademoiselle, pardonnez-moi, j’ai oublié de me présenter. Je suis de la police. Commissaire Cresse.
— Quoi, vous venez me voir à cause de mon témoignage ? J’ai déjà tout raconté à vos collègues, et je ne vous dirai pas comment ils m’ont traitée. Alors, avec votre permission…
— Non, non, je ne suis pas de la gendarmerie. J’appartiens à la police. Pour ma part, je vais vous traiter d’une autre manière. Ma visite est sérieuse. Je vous en prie, laissez-moi vous parler.
Une ultime hésitation, puis Angélique s’écarta, invitant le monsieur à entrer, ce qu’il fit.
— Ainsi que je viens de vous le dire, je suis le commissaire Cresse. J’arrivais à mon bureau quand j’ai vu passer une dépêche transmise par la gendarmerie. Il s’agissait de vous et de votre déclaration. Quand je l’ai lue, j’avoue que j’ai sursauté. J’ai demandé votre adresse et je suis venu immédiatement. Je craignais que vous soyez déjà partie. Heureusement, vous êtes encore là.
— Mais que me voulez-vous à la fin ? Les gendarmes m’ont dit clairement ce qu’ils pensaient.
— Mademoiselle, votre histoire me concerne directement. En effet, je dois vous expliquer une chose : voilà dix ans, un meurtre a été commis sur la placette, juste à côté. Une femme appelée Leticia a été assassinée. Or, le policier chargé de l’enquête à l’époque, c’était moi. Nos investigations n’ont jamais abouti. Nous n’avons jamais identifié le meurtrier et l’affaire a été classée. Cet échec m’a toujours hanté. Je ne supportais que le meurtre de cette femme demeure impuni. Or, voilà que vous surgissez et que vous affirmez que vous avez…
— Je ne dis que la vérité. Monsieur le commissaire, hier soir, j’ai réellement assisté à ce meurtre. Je l’ai réellement vu.
— Mais ces faits se sont produits voilà dix ans !
— Je suis aussi perplexe que vous. Mais je ne mens pas. J’ai vraiment vu cette scène hier soir. Comme si elle se répétait.
— En effet, en effet. Et pouvez-vous m’en dire plus ? Ce que vous avez vu ? Ce que vous avez entendu ?
— Ah, monsieur, cette malheureuse Leticia était par terre, à bout de forces. Je me suis penchée et elle a murmuré… Oui, un faible murmure… Mario, Mario…
En entendant cela, le commissaire ne dissimula pas un véritable sursaut. Il ouvrit même de grands yeux, indiquant que des pensées affluaient dans son cerveau.
— Mario ? Elle a prononcé ce prénom ? Vous en êtes sûre ?
— Absolument, elle l’a murmuré à deux reprises. Ensuite, elle est retombée et a expiré.
— Mario…, articula le commissaire. Ah, mademoiselle, je crois que vous venez de rendre un immense service à la police et à la justice. Je ne vous cacherai pas que votre témoignage se révèle un peu… troublant. Mais il se révèle néanmoins capital pour nous. Je vous remercie. J’ignore quels sont vos projets, mais vous devriez attendre une heure, peut-être deux. Je promets de vous rappeler et de vous dire la conclusion de cette histoire. Encore merci.
Il s’en alla. Une voiture l’attendait devant la maison. Il y embarqua et démarra. Angélique demeura seule et dubitative. Après réflexion, elle se dit qu’il serait préférable de suivre les indications du commissaire. Elle se rassit donc et attendit.
L’attente se prolongea pendant une heure et demie. Ensuite, le téléphone sonna. Elle se dépêcha de décrocher.
— Allô, mademoiselle ? C’est moi, le commissaire Cresse. J’avais promis de vous rappeler et je le fais. L’affaire a enfin été résolue. Voilà dix ans, à l’emplacement que vous avez indiqué, un meurtre avait été commis. Une femme appelée Leticia avait été assassinée et ses bijoux avaient disparu. Ils étaient manifestement le motif du crime. À l’époque, notre enquête ne nous a menés à rien. Parmi les proches de Leticia, il y avait un homme prénommé Mario. Mais nous n’avions aucune raison de le soupçonner. Sans doute une erreur de notre part. Puis vous êtes arrivée et vous nous avez apporté votre… témoignage. Alors, mes hommes et moi-même sommes allés chez ce Mario. Nous avons fouillé et nous avons retrouvé les bijoux de Leticia. Il les gardait depuis dix ans. Ils constituent la preuve que Mario était bel et bien l’auteur du meurtre. Nous l’avons arrêté et il sera déferré devant le juge. Grâce à vous. Bon, j’admets que votre assistance a été un peu… inhabituelle. Mais elle s’est révélée décisive. Je vous en remercie encore. J’espère que vous rentrerez chez vous sans encombre.
— Je l’espère aussi, commissaire. Je suis heureuse d’avoir rencontré quelqu’un qui a pris mon récit au sérieux.
Elle raccrocha. Puis elle fit les cent pas, en réfléchissant. Avant de s’apercevoir qu’il n’y avait plus rien à réfléchir. Il fallait partir et retrouver ce qu’on appelait la vie réelle. Elle prit son sac et sortit donc, en fermant la porte à clé.
En traversant la placette, elle s’arrêta un moment et observa les lieux. Son cœur battait toujours pendant qu’elle se remémorait la scène terrible de la veille. Elle s’apprêtait à s’en aller. Soudain, elle s’immobilisa. Sur la droite, une silhouette venait d’apparaître. Sans qu’elle ait pu discerner d’où elle surgissait. Cette silhouette, elle ne tarda pas à l’identifier. Celle de la femme assassinée la veille. La mystérieuse Leticia.
Cette dernière s’approcha, d’une démarche aérienne qui se révélait étrange. Angélique restait sur place, incapable de bouger.
— Mademoiselle, mademoiselle, dit l’apparition, je suis revenue pour vous remercier. Oui, merci de ce qua vous avez fait pour moi. Grâce à vous, mon meurtrier a enfin été arrêté et il va enfin payer pour son crime.
— J’en suis heureuse, mais… Heu, pouvez-vous m’expliquer ? Car cette histoire me dépasse.
— Ah, je vous comprends. Je vais essayer. La police vous a dit la vérité. Je suis morte depuis dix ans. Oui, voilà dix ans, ici même, sur cette place, j’ai été assassinée par Mario. Il m’a tuée, avant de me voler mes bijoux, qu’il convoitait depuis longtemps. Il est parti en laissant mon corps baignant dans le sang. Voilà dix ans. La police n’avait pu démasquer l’assassin à l’époque.
— Voilà dix ans ? Mais alors… ?
— Alors, je suis devenue ce que vous autres appelez un fantôme. Je devais rejoindre l’au-delà, comme tous les défunts. Bien sûr. Mais je ne pouvais me résigner à partir en laissant mon meurtre impuni. Ainsi donc, je suis restée ici. Toutes les nuits, depuis dix ans, je reviens sur cette place et je revis mon crime, tel qu’il s’est déroulé. Mon espérance était que quelqu’un assiste à la scène et transmette l’information à la police. Afin qu’elle puisse enfin démasquer le tueur. Dix ans. Dix ans à rejouer la scène chaque soir. Et après une éternité, vous êtes arrivée. Vous avez eu le courage d’aller parler à la police. Grâce à vous, le meurtrier est enfin arrêté et va payer.
— Et vous-même ?
— Pour ma part, j’ai fini ma tâche interminable. Je peux m’en aller vers l’au-delà. J’y reposerai en paix. Mon âme ne sera plus tourmentée. Cela grâce à vous. Merci encore, mademoiselle. Soyez heureuse dans votre existence terrestre. Adieu.
Ma silhouette de Leticia se retourna et s’éloigna. Au bout de la placette, elle s’estompa subitement, comme si elle s’évaporait. Angélique cligna des yeux, pour s’assurer qu’elle ne venait pas de rêver.
En fait, elle se demandait si toute cette histoire n’avait pas été une hallucination. Seul le rapport de la police pourrait le lui confirmer, ou pas. Elle s’éloigna à son tour et quitta le village.
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