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Le Blog Bis de Manuel RUIZ

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24 mars 2026

Angélique et le meurtre

 

 

Angélique était arrivée dans la matinée. Elle avait été accueillie par un ciel bas et une humidité omniprésente. En fait, il avait plu toute la nuit précédente. Le genre de précipitation qui laisse des traces pour des jours. Des traces en forme de gouttes d’eau. À présent, elle entrait dans la petite maison qu’on venait de lui prêter pour la nuit.

Un miroir contre le mur lui renvoya son image. Une jeune fille, avec un manteau noir à attaches et capuche. Avec aussi un sac à main, qu’elle posa sur une table. Elle se défit du manteau, et elle l’accrocha au dossier d’une chaise. Ensuite, elle plongea la main dans une poche et en sortit un smartphone luisant.

— Allô ? Allô, papa ?

— Angélique ? C’est toi, Angélique ? Tu vas bien ? Tout s’est bien passé ?

— Oui, papa. Tu peux te rassurer. Je suis arrivée aujourd’hui et je me suis immédiatement rendu au siège de la radio. Ils ont été surpris de voir débarquer une jeune fille. Je leur ai expliqué que tu étais malade et que je venais à ta place pour proposer ta nouvelle émission radiophonique. Nous avons discuté et ils ont donné leur accord. Pour les conditions financières, je te les enverrai par message. Mais elles sont, en gros, les mêmes que d’habitude.

— Et pour la diffusion ?

— Désolée, ils ne m’ont pas donné de date. J’ai préféré ne pas insister.

— D’accord, d’accord. Je te félicite pour ton boulot. Et maintenant ? Tu es dans un hôtel ?

— Non, ils m’ont prêté une petite maison et je vais y dormir.

— Toute seule ? Angélique, voyons…

— Papa, papa, je t’assure que je suis parfaitement à l’abri. Cet endroit est mignon comme tout et le quartier absolument tranquille. Ne crains rien.

— Tu dis ça, tu dis ça… Maudite maladie qui m’a cloué ici ! À cause de ça, j’ai dû te laisser partir toute seule. Je t’assure que je ne cesse de cogiter. J’imagine tout et notamment le pire. Pense à bien fermer à clé avant de t’endormir, et vérifie que les fenêtres sont bouclées.

— Oui, papa…

— Et pense à bien te couvrir, pour ne pas attraper froid. Et essaye de manger : je trouve que tu as maigri depuis quelques semaines.

— Oui, papa…

— Laisse ton portable allumé et appelle-moi s’il y a quoi que ce soit.

— Mais papa, je suis grande !

— Justement, je ne peux plus te surveiller et ça me turlupine. J’ai hâte que tu reviennes.

— Moi aussi, papa, mais je te garantis que tout se passe bien. Et toi, tu prends tes médicaments ?

— Tu essayes de détourner la conversation ? Oui, je suis mon traitement.

— Tant mieux. Alors, bonne nuit. Je te rappelle demain.

— Bonne nuit, et appelle-moi immédiatement s’il y a quelque chose.

— Oui, papa. Oui, papa…

Elle interrompit l’appel avec un soupir. En fait, elle comprenait l’inquiétude de son papa. Celui-ci… Eh bien, remplissait sa fonction de papa. Il faisait ce que doivent faire tous les papas du monde. Mais cela l’agaçait en même temps. Elle était grande désormais. Elle était capable de faire un petit voyage et de résoudre une petite affaire professionnelle comme celle-ci. Alors, elle aurait aimé que son papa le comprenne, au lieu de la voir comme une petite fille allant à l’école.

D’ailleurs, histoire d’avoir l’air professionnelle, elle s’assit à la table et ouvrit son carnet. Elle se mit à lire et étudier les notes qu’elle avait prises durant la journée. Cela occupa l’essentiel de la soirée. Quand elle se releva, ce fut pour constater que la montre avait bien avancé. Elle releva les persiennes pour jeter un coup d’œil sur la nuit et ferma soigneusement les volets.

Allons, il était temps de se coucher. Ce qu’elle fit. Dans une chambre un peu fraîche, elle trouva un lit d’un vieux modèle, qui donnait l’impression d’un retour aux années 60. Elle se déshabilla et se glissa sous la couverture, en frissonnant légèrement. Mais les draps ne tardèrent pas à la réchauffer.

* * * * * * * * *

* * * * *

Deux heures plus tard, elle devait se rendre à l’évidence : le sommeil ne venait pas. Habituel et compréhensible dans ces cas : changement de lieu, de rythme, de climat. Bref, la physiologie ne suivait pas le voyage. Lasse de se tourner et se retourner sous les draps, Angélique se décida et sortit du lit.

Elle se rhabilla rapidement et rejoignit la pièce principale. Elle fit les cent pas, puis se rappela qu’elle avait vu de la lumière en arrivant. Immédiatement, elle remit son gros manteau noir et ouvrit la porte. Oui, il faisait nuit et humide. Mais elle ne s’était point trompée : un peu plus loin, une lumière éclairait quelques maisons. Elle se dit qu’une petite balade ne lui ferait pas de mal.

Elle referma la porte en tournant la clé. Ses pas la conduisirent vers le bout de la ruelle. Effectivement, elle put constater que cet endroit était faiblement éclairé par un machin qui ressemblait à un réverbère. Ce dernier montrait une placette en pente et une voie poussiéreuse qui descendait. Un décor vaguement irréaliste, comme au cinéma.

Elle s’arrêta, pour humer l’air frais de la nuit. Cela lui régénéra le cerveau. Elle s’apprêtait à reprendre sa marche, quand un bruit l’intrigua. Elle se demandait si elle l’avait imaginé. Mais non, le bruit résonna une deuxième fois. Tout de suite après, elle sursauta. Ses yeux distinguaient une forme qui surgissait et apparaissait sur la placette.

Il lui fallut un moment pour l’identifier : il s’agissait d’une femme. Longs cheveux blonds, imperméable en ciré jaune. Elle avançait vers le centre de la placette. Mais Angélique sursautait à nouveau. Cette femme ne marchait pas vraiment : elle titubait, elle chancelait. Soudain, elle tomba à genoux. Ensuite, elle se traîna carrément par terre, sur le sol humidifié par la pluie. Et elle semblait souffrir cruellement.

Angélique eut l’instinct de se porter à son aide. Au lieu de cela, elle s’immobilisa. La femme venait de se pencher. Dans le mouvement, un objet devenait visible. En plein milieu du dos, entre les omoplates. Un couteau. Profondément planté. À présent, on comprenait pourquoi cette malheureuse souffrait.

Elle avait besoin de secours, naturellement. Mais l’œil d’Angélique surprit un deuxième mouvement. Par réflexe, elle se recula et se cacha derrière un mur, en se plaquant contre ce dernier. Bien lui en prit : au bout de la placette, une autre silhouette apparut à son tour. Angélique reconnut un homme. Manteau sombre, grand, une barbe. Il avança à pas lents, avant de se pencher sur le corps de la femme. Angélique se plaquait contre son mur avec désespoir. Il constituait son unique cachette, son unique protection.

L’homme esquissa un geste. La femme à terre poussa un gémissement horrible. La signification était claire : l’homme venait de retirer le couteau. Le sang devait couler à flots. L’inconnu demeura un long moment debout sur la femme couchée. Puis il tourna les talons et s’éloigna comme il était venu. Il disparut au bout de la placette, dans la ruelle obscure.

Angélique tremblait de peur. Elle attendit, et attendit. Quand elle fut sûre que l’homme était parti, elle sortit de sa cachette et courut vers la femme étendue. Une flaque de sang s’élargissait sous le corps. Elle se pencha avec anxiété.

— Madame, madame, que s’est-il passé ? Qui êtes-vous ?

La femme blessée remua faiblement la tête. Un de ses yeux se leva vers Angélique, un râle la secoua.

— Leticia… Leticia…

— Leticia ? C’est votre nom ?

— Mario, Mario...

— De qui parlez-vous ? Je vais appeler des secours !

Trop tard. La tête retomba dans la mare de sang. Le corps ne bougea plus. Angélique comprit tout de suite. Il n’y avait plus rien à faire. Elle demeura un moment ainsi, haletante et pantelante. La peur ne la quittait pas.

Ensuite, elle réagit. Elle partit en courant et retourna à la maison. Elle ouvrit la porte avec des gestes fiévreux, la referma avec hâte. Quelques secondes pour reprendre son souffle. Après, elle sortit le téléphone portable de sa poche.

— Allô, allô… La police ...? J’appelle pour signaler un meurtre…

* * * * * * * * *

* * * * *

La police arriva une heure après. En fait, il s’agissait de gendarmes. Deux, en uniformes bleus. Ils descendirent de la voiture et vinrent frapper à la porte.

— Mademoiselle, mademoiselle ! Nous sommes de la gendarmerie. C’est vous qui nous avez appelés ?

Elle ouvrit la porte avec empressement et soulagement.

— Oui, oui ! Merci d’être venus ! Quelle peur ! Jamais je n’avais connu une telle terreur !

— Vous avez été témoin d’un meurtre, dites-vous ?

— Oui, je vais vous montrer. Suivez-moi.

Elle les conduisit un peu plus loin, vers la placette tragique. Mais quand ils y parvinrent, une surprise angoissante attendait Angélique. En effet, elle baissa le regard et… elle ne vit rien. Il n’y avait plus rien sur le sol. Le corps avait disparu. Incrédule, elle se pencha sur l’endroit précis où elle avait tenté de secourir la femme blonde, et où elle ne voyait plus que la terre.

— Eh bien, mademoiselle, où s’est déroulé l’événement dont vous parliez ?

— Mais ici, ici même ! La dame est tombée là, et elle avait un couteau dans le dos.

— Désolé, mais nous ne voyons aucun corps, et aucune goutte de sang.

Effectivement, la large flaque de sang avait disparu aussi. Comme par enchantement. Du drame survenu pendant la nuit, il ne restait rien. À croire qu’il n’avait jamais existé. Mais Angélique s’obstina.

— Je n’ai pas rêvé. J’ai bien vu une femme poignardée dans le dos. Un homme s’est approché et a retiré la couteau avant de s’en aller. J’ai voulu secourir la dame, mais il était trop tard.

Les deux gendarmes se mirent à arpenter les lieux. Ils allèrent même jusqu’à la ruelle fatale. Mais ils revinrent bredouilles, ainsi que l’indiquaient leurs visages.

— Pas de corps et pas de sang. Il n’y a pas la moindre trace de votre récit.

— Mais je l’ai bien vu ! J’étais cachée derrière ce mur, tremblante de peur. La dame est tombée, avec le couteau. L’homme est arrivé et il est reparti. Je me suis approchée et il y avait une horrible mare de sang. Tout ça était noyé de sang.

Visiblement, les deux gendarmes nourrissaient de sérieux doutes. Et pour cause : la placette était déserte, et parfaitement vide. Comment imaginer qu’un drame affreux avait pu s’y dérouler ?

— Je n’ai pas rêvé ! insista Angélique.

— Bien, bien. Voudriez-vous venir à nos bureaux ?

— Volontiers. Je refuserais de rester seule à la maison après ça. Je vous suis.

Elle rentra dans la maison pour prendre son sac à main et ressortit en fermant la porte à clé. Un peu plus loin, la voiture de la gendarmerie l’attendait. Elle monta avec les deux gendarmes et la voiture démarra, quittant la ville.

Elle roula jusqu’au bureau de la gendarmerie. Là, on demanda à Angélique de patienter avant de faire sa déposition. Elle s’installa dans une salle d’attente et se ravitailla à une machine à café. Elle s’y trouvait depuis une heure, quand… quand le premier gendarme déboula dans la pièce. Angélique allait recevoir un des chocs de sa vie.

— Mademoiselle, vous vous moquez de nous ?

Bien entendu, la malheureuse ne fut pas surprise, mais simplement et franchement stupéfaite.

— Heu, je vous demande pardon ?

— Vous n’avez rien d’autre à faire que des blagues aux gendarmes en pleine nuit ? Vous ne savez pas que nous sommes débordés ?

— Enfin, monsieur, je ne comprends pas votre réaction. J’ai assisté à un meurtre et je l’ai signalé, comme une bonne citoyenne.

— Vous avez assisté à un meurtre ? Ah, la bonne rigolade ! Vous auriez vu une certaine Leticia se faire poignarder sur la place du village : que c’est drôle !

— Monsieur, expliquez-moi ce qu’il y a de drôle dans cet événement dramatique.

— Je vais vous le montrer. Entrez, entrez.

Elle était encore secouée en pénétrant dans le bureau. Le gendarme prit place sur son siège.

— Vous avez assisté à un meurtre, et une dame appelée Leticia a été poignardée, n’est-ce pas ?

— C’est exactement ce que j’ai vu et c’est exactement ce que j’ai rapporté.

— Et cela se serait produit ce soir, voilà quelques heures ?

— Absolument. Enfin, que se passe-t-il donc ?

— Il se passe que le meurtre dont vous parlez a effectivement eu lieu, à l’endroit que vous dites.

— Ah, vous voyez bien !

— Seulement, mademoiselle, il n’a pas eu lieu ce soir. Il s’est déroulé VOILÁ DIX ANS.

— Mais qu’est-ce que vous racontez ?

— Regardez donc.

Le gendarme sortit une liasse de papiers. Angélique l’identifia aussitôt : un vieux journal. Jauni et écorné. Le gendarme le posa sur le bureau et le montra du doigt.

— Voyez, voyez. Je n’invente rien. Ce journal est authentique.

Angélique se pencha et… elle dut bien avouer que ce qu’elle voyait la laissait pantoise. Sur le quotidien, en effet, un titre annonçait un meurtre. Celui d’une femme appelée Leticia. Ensuite venait l’article, qui relatait les détails. Ladite Leticia avait été poignardée sur la place du village, en pleine nuit. Son corps avait été retrouvé le lendemain. Mais ses bijoux avaient disparu. Sans doute s’agissait-il du motif du meurtre.

Et surtout, surtout, il y avait la date. La date du journal, écrite en haut de la page. Elle remontait à DIX ANNEES EN ARRIERE. Angélique eut beau écarquiller les yeux, rien n’y changeait. La date était toujours celle-là, et pas une autre.

— Il y a dix ans ? murmura-t-elle.

— Oui, mademoiselle. Le meurtre auquel vous avez soi-disant assisté ce soir s’est déroulé voilà dix ans. Ce journal vous le prouve. Je pourrais également ressortir le rapport de l’époque. Mais je crois que ce serait superflu. Vous ne pouvez pas avoir vu un évènement qui a eu lieu voilà dix ans. Nous sommes bien d’accord ? Alors, je vous le demande : qu’est-ce qui vous prend de faire ce genre de blague ? Laissez-moi deviner : vous avez entendu parler de ce crime et vous avez voulu vous amuser en prétendant y avoir assisté ?

— Non, non, monsieur, je vous ai dit la vérité. Je suis sortie de la maison et j’ai réellement vu… ce que j’affirme avoir vu. C’était bien ce soir, pas dix années en arrière.

— Alors, je considèrerai que vous avez été victime d’une hallucination et je ne ferai aucun rapport sur vous. Maintenant, je vous demande de vous en aller et de laisser la gendarmerie faire son travail. Croyez-moi, nous n’en manquons pas.

La malheureuse était encore tétanisée par ce qu’elle venait d’apprendre. Elle se retrouva à l’extérieur, sans trop savoir comment. Une minute de réflexion, puis elle haussa les épaules et obéit à l’injonction du gendarme. Elle s’en alla.

  • * * * * * * * * *

  • * * * * *

Un taxi la ramena à la maison. En rentrant et en refermant la porte, elle s’aperçut qu’elle tremblait encore. Quel choc ! Elle fit les cent pas dans la pièce, sans entrevoir aucune explication à ce qu’elle venait de vivre. Car elle venait bel et bien de le vivre, elle n’en doutait point. Malgré l’évidence du journal, elle savait qu’elle avait assisté à cet évènement tragique. N’ayant pas d’explication, elle se dit que le mieux serait de repartir. D’ailleurs, le jour se levait déjà.

Elle s’apprêtait à remplir son sac, quand des coups furent frappés à la porte. Elle sursauta. À présent, elle ressentait de la peur. D’une main hésitante, elle ouvrit. Ce qu’elle vit ne la rassura guère. Un homme se tenait debout dans l’encadrement. Grand, et portant un long imperméable.

— Heu, monsieur… ?

— Ah, mademoiselle, pardonnez-moi, j’ai oublié de me présenter. Je suis de la police. Commissaire Cresse.

— Quoi, vous venez me voir à cause de mon témoignage ? J’ai déjà tout raconté à vos collègues, et je ne vous dirai pas comment ils m’ont traitée. Alors, avec votre permission…

— Non, non, je ne suis pas de la gendarmerie. J’appartiens à la police. Pour ma part, je vais vous traiter d’une autre manière. Ma visite est sérieuse. Je vous en prie, laissez-moi vous parler.

Une ultime hésitation, puis Angélique s’écarta, invitant le monsieur à entrer, ce qu’il fit.

— Ainsi que je viens de vous le dire, je suis le commissaire Cresse. J’arrivais à mon bureau quand j’ai vu passer une dépêche transmise par la gendarmerie. Il s’agissait de vous et de votre déclaration. Quand je l’ai lue, j’avoue que j’ai sursauté. J’ai demandé votre adresse et je suis venu immédiatement. Je craignais que vous soyez déjà partie. Heureusement, vous êtes encore là.

— Mais que me voulez-vous à la fin ? Les gendarmes m’ont dit clairement ce qu’ils pensaient.

— Mademoiselle, votre histoire me concerne directement. En effet, je dois vous expliquer une chose : voilà dix ans, un meurtre a été commis sur la placette, juste à côté. Une femme appelée Leticia a été assassinée. Or, le policier chargé de l’enquête à l’époque, c’était moi. Nos investigations n’ont jamais abouti. Nous n’avons jamais identifié le meurtrier et l’affaire a été classée. Cet échec m’a toujours hanté. Je ne supportais que le meurtre de cette femme demeure impuni. Or, voilà que vous surgissez et que vous affirmez que vous avez…

— Je ne dis que la vérité. Monsieur le commissaire, hier soir, j’ai réellement assisté à ce meurtre. Je l’ai réellement vu.

— Mais ces faits se sont produits voilà dix ans !

— Je suis aussi perplexe que vous. Mais je ne mens pas. J’ai vraiment vu cette scène hier soir. Comme si elle se répétait.

— En effet, en effet. Et pouvez-vous m’en dire plus ? Ce que vous avez vu ? Ce que vous avez entendu ?

— Ah, monsieur, cette malheureuse Leticia était par terre, à bout de forces. Je me suis penchée et elle a murmuré… Oui, un faible murmure… Mario, Mario…

En entendant cela, le commissaire ne dissimula pas un véritable sursaut. Il ouvrit même de grands yeux, indiquant que des pensées affluaient dans son cerveau.

— Mario ? Elle a prononcé ce prénom ? Vous en êtes sûre ?

— Absolument, elle l’a murmuré à deux reprises. Ensuite, elle est retombée et a expiré.

— Mario…, articula le commissaire. Ah, mademoiselle, je crois que vous venez de rendre un immense service à la police et à la justice. Je ne vous cacherai pas que votre témoignage se révèle un peu… troublant. Mais il se révèle néanmoins capital pour nous. Je vous remercie. J’ignore quels sont vos projets, mais vous devriez attendre une heure, peut-être deux. Je promets de vous rappeler et de vous dire la conclusion de cette histoire. Encore merci.

Il s’en alla. Une voiture l’attendait devant la maison. Il y embarqua et démarra. Angélique demeura seule et dubitative. Après réflexion, elle se dit qu’il serait préférable de suivre les indications du commissaire. Elle se rassit donc et attendit.

L’attente se prolongea pendant une heure et demie. Ensuite, le téléphone sonna. Elle se dépêcha de décrocher.

— Allô, mademoiselle ? C’est moi, le commissaire Cresse. J’avais promis de vous rappeler et je le fais. L’affaire a enfin été résolue. Voilà dix ans, à l’emplacement que vous avez indiqué, un meurtre avait été commis. Une femme appelée Leticia avait été assassinée et ses bijoux avaient disparu. Ils étaient manifestement le motif du crime. À l’époque, notre enquête ne nous a menés à rien. Parmi les proches de Leticia, il y avait un homme prénommé Mario. Mais nous n’avions aucune raison de le soupçonner. Sans doute une erreur de notre part. Puis vous êtes arrivée et vous nous avez apporté votre… témoignage. Alors, mes hommes et moi-même sommes allés chez ce Mario. Nous avons fouillé et nous avons retrouvé les bijoux de Leticia. Il les gardait depuis dix ans. Ils constituent la preuve que Mario était bel et bien l’auteur du meurtre. Nous l’avons arrêté et il sera déferré devant le juge. Grâce à vous. Bon, j’admets que votre assistance a été un peu… inhabituelle. Mais elle s’est révélée décisive. Je vous en remercie encore. J’espère que vous rentrerez chez vous sans encombre.

— Je l’espère aussi, commissaire. Je suis heureuse d’avoir rencontré quelqu’un qui a pris mon récit au sérieux.

Elle raccrocha. Puis elle fit les cent pas, en réfléchissant. Avant de s’apercevoir qu’il n’y avait plus rien à réfléchir. Il fallait partir et retrouver ce qu’on appelait la vie réelle. Elle prit son sac et sortit donc, en fermant la porte à clé.

En traversant la placette, elle s’arrêta un moment et observa les lieux. Son cœur battait toujours pendant qu’elle se remémorait la scène terrible de la veille. Elle s’apprêtait à s’en aller. Soudain, elle s’immobilisa. Sur la droite, une silhouette venait d’apparaître. Sans qu’elle ait pu discerner d’où elle surgissait. Cette silhouette, elle ne tarda pas à l’identifier. Celle de la femme assassinée la veille. La mystérieuse Leticia.

Cette dernière s’approcha, d’une démarche aérienne qui se révélait étrange. Angélique restait sur place, incapable de bouger.

— Mademoiselle, mademoiselle, dit l’apparition, je suis revenue pour vous remercier. Oui, merci de ce qua vous avez fait pour moi. Grâce à vous, mon meurtrier a enfin été arrêté et il va enfin payer pour son crime.

— J’en suis heureuse, mais… Heu, pouvez-vous m’expliquer ? Car cette histoire me dépasse.

— Ah, je vous comprends. Je vais essayer. La police vous a dit la vérité. Je suis morte depuis dix ans. Oui, voilà dix ans, ici même, sur cette place, j’ai été assassinée par Mario. Il m’a tuée, avant de me voler mes bijoux, qu’il convoitait depuis longtemps. Il est parti en laissant mon corps baignant dans le sang. Voilà dix ans. La police n’avait pu démasquer l’assassin à l’époque.

— Voilà dix ans ? Mais alors… ?

— Alors, je suis devenue ce que vous autres appelez un fantôme. Je devais rejoindre l’au-delà, comme tous les défunts. Bien sûr. Mais je ne pouvais me résigner à partir en laissant mon meurtre impuni. Ainsi donc, je suis restée ici. Toutes les nuits, depuis dix ans, je reviens sur cette place et je revis mon crime, tel qu’il s’est déroulé. Mon espérance était que quelqu’un assiste à la scène et transmette l’information à la police. Afin qu’elle puisse enfin démasquer le tueur. Dix ans. Dix ans à rejouer la scène chaque soir. Et après une éternité, vous êtes arrivée. Vous avez eu le courage d’aller parler à la police. Grâce à vous, le meurtrier est enfin arrêté et va payer.

— Et vous-même ?

— Pour ma part, j’ai fini ma tâche interminable. Je peux m’en aller vers l’au-delà. J’y reposerai en paix. Mon âme ne sera plus tourmentée. Cela grâce à vous. Merci encore, mademoiselle. Soyez heureuse dans votre existence terrestre. Adieu.

Ma silhouette de Leticia se retourna et s’éloigna. Au bout de la placette, elle s’estompa subitement, comme si elle s’évaporait. Angélique cligna des yeux, pour s’assurer qu’elle ne venait pas de rêver.

En fait, elle se demandait si toute cette histoire n’avait pas été une hallucination. Seul le rapport de la police pourrait le lui confirmer, ou pas. Elle s’éloigna à son tour et quitta le village.

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2 décembre 2025

L'homme qui cherchait des pierres

Delcos arriva à destination en même temps que ses camarades. Rien de plus logique, puisqu’ils arrivaient dans la même voiture. Deux devant, et deux derrière. La voiture s’arrêta devant l’auberge, en pleine montagne. Ils descendirent. Pomerol, le conducteur, ouvrit le coffre, ce qui leur permit de récupérer les bagages. Ensuite, ils entrèrent. Un homme attendait derrière un comptoir.

— Bonjour, monsieur, dit Pomerol. Nous avons réservé.

— Ah oui, vous êtes le groupe qui vient pour le week-end. Mais… Heu, vous n’avez pas de cannes à pêche ?

— Désolé, nous ne venons pas pour pêcher. Nous sommes des géologues.

— Des géologues ? Ah, vous voulez dire que vous ramassez des pierres par terre ?

— Oui, entre autres choses.

— Voici vos clés, et vos chambres.

L’homme leur montra le chemin. Les chambres étaient réparties le long d’un couloir. Delcos entra dans la sienne, posa le sac sur le lit. Il commençait à s’installer, quand Pomerol passa dans le couloir :

— Dépêchez-vous. Nous avons l’après-midi entier pour travailler, et on annonce du beau temps. Profitons-en.

Delcos se prépara donc. Il changea de vêtements, pour enfiler des effets conformes à une excursion en forêt. Au niveau des pieds, il employa le vieux truc des géologues, et de tous les randonneurs : il enfila deux paires de chaussettes. L’idéal pour échapper au froid, et surtout aux cahots de la marche. Deux grosses chaussures complétèrent l’accoutrement. Il sortit un sac de randonnée, y glissa son matériel et quitta la chambre. Les autres l’attendaient déjà dans la grande salle.

Pomerol donnait les ordres. Dans l’ordre des choses : il était un véritable géologue, alors que les autres étaient des amateurs qui faisaient de la géologie pour s’amuser. C’était lui qui dirigeait le groupe.

— Les amis, nous allons partir. Le lieu choisi pour travailler n’est pas très loin d’ici. Ainsi que vous le savez, une excursion doit être minutieusement préparée pour se dérouler sans incident. Commençons donc. Avez-vous le matériel ? Vérifiez.

Tous mirent la main dans le sac pour inspecter. Delcos aligna ses outils sur une table. Un marteau. Un couteau. Une loupe. Un mètre pliable. Un carnet de notes (la plupart de ses copains employaient le smartphone, mais lui restait fidèle au papier et au stylo). Un flacon d’acide. Une petite trousse pour mettre les échantillons prélevés. Il était paré. Il remit le tout dans le sac à dos, et chargea ce dernier sur ses épaules. Ses camarades l’avaient devancé. Pomerol leur jeta un regard satisfait.

— Bien, je crois que nous pouvons y aller.

À son tour, il sortit une grande carte de géologie et la déplia. Avec le doigt, il désigna un point.

— Nous nous rendons à cet endroit. Nos collègues sont déjà venus et ils disent que c’est un site intéressant. Des questions ? Non ? Alors, allons-y.

Ils sortirent, sous le regard dubitatif de l’aubergiste. Sans perdre de temps, Pomerol les guida dait vers le bois et la montagne.

Le trajet dura une bonne heure. Ils marchaient en ligne. Delcos aimait bien ces déplacements et il lui arrivait de se dire qu’il les préférait au travail de géologue proprement dit. Mais après tout, il n’était qu’un amateur, et ces préférences se révélaient sans doute logiques. Au bout d’une heure de marche, Pomerol leva le bras.

— C’est ici ! Cinq minutes de pause et puis on commence.

En effet, le site était encourageant. Une petite rivière, si petite qu’on ne l’entendait pas chantonner. Tout près, une sorte de falaise rocheuse, où la roche écartait la végétation. Delcos plissa les yeux et s’amusa à repérer les couleurs de la falaise, chacune indiquant la strate, et donc la période de formation. Mais Pomerol passait déjà à l’étape suivante.

— Nous allons nous attaquer à la roche, c’est une véritable carrière qui s’offre à nous. Déployez-vous, laissez une distance. Toi, Delcos…

— Heu, désolé, je crois que je vais vous laisser bosser en paix. Je descends vers la rivière. Le lit doit être passionnant et la baisse des eaux a dû laisser des pierres intéressantes.

— Quoi, tu préfères ramasser des pierres que tailler cette falaise impressionnante ?

— Pour aujourd’hui, oui. Ma collection de pierres est réduite, je dois la renforcer. Je vous laisse.

— Ne va pas trop loin, on ne sait jamais.

Delcos s’éloignait déjà, avec le sac à dos qui s’agitait. Ses camarades sortaient les marteaux et les couteaux pour s’attaquer à la falaise. Quant à lui, il dégringola la pente jusqu’au bord de la rivière. Il en suivit le cours. Un peu plus loin, il s’écarta du cours d’eau, et s’engagea sur la zone émergée.Un coup d’œil en arrière lui apprit que ses camarades étaient désormais hors de vue. Il ne pouvait les voir et ils ne pouvaient pas le voir.

L’endroit correspondait à ce qu’il cherchait. Quelques jours plus tôt, il était sous l’eau de la rivière. À présent, il était à sec. Les pierres s’étiraient, les unes sur les autres. Des pierres hier immergées, maintenant visibles et à portée de main.

Delcos marcha cinq minutes de plus, puis s’arrêta. Là, il y avait des pierres, en nombre et intéressantes. Exactement ce qu’il cherchait. Il ôta le sac à dos et le posa. Il s’accroupit, examina ce que ses yeux distinguaient. Il prit une pierre, la fixa, avant de la reposer. Il voulait des roches précises, pour les proposer au laboratoire de l’association.

Il se redressa et marcha en observant. Ce fut son erreur. En effet, il ne vit pas l’obstacle. Un morceau de branche enfoncé dans le sol, et durci. Il trébucha, vacilla. Malchance. Et malchance aussi ce qui suivit. Car il tomba, mais face en avant. Le côté de la tête atterrit sur trois pierres entassées. Douloureux. Une douleur qui précéda le noir devant ses yeux. En une seconde, il s’évanouit et perdit connaissance.

* * * * * * * * *

* * * * *

En fait, il ne resta inconscient que pendant deux ou trois minutes, mais cela lui parut durer une éternité. Enfin, il sentit la caresse de la brise sur ses joues, il entendit le chant des oiseaux. Bref, il comprit qu’il émergeait et qu’il reprenait connaissance, progressivement. Il ne lui restait plus qu’à rouvrir les yeux. Il n’en eut pas le temps, car une voix résonna tout près.

— Monsieur, monsieur, vous allez bien ? Ah, je suis désolé, vous avez fait une belle chute. J’espère que…

Naturellement, il pensa tout d’abord qu’il s’agissait d’un de ses camarades, venu à son secours. Sauf qu’il ne reconnaissait pas cette voix. Un promeneur qui passait par là ? Peut-être bien. Deux ou trois souffles du fond de la gorge, et il parvint à écarter les paupières. Il distingua le sol caillouteux, les touffes d’herbe. Au loin une pente qui s’élevait mollement. Bref, le paysage qu’il avait laissé en s’évanouissant.

— Ah, monsieur, je vois que vous commencez à vous réveiller. Vous me rassurez. J’ai vraiment eu peur pour vous. Vous allez bien ? Vous pourrez retourner chez vous ?

À ce moment, Delcos se posa des questions. Ou plutôt une, et une seule. D’où provenait cette voix ? Il n’apercevait personne. Le paysage, les roches, et rien d’autre. Pourtant, quelqu’un lui parlait. Un homme dans son dos ? Il fit l’effort de soulever un bras, puis une épaule, puis de se redresser sur le côté. Il regarda. Personne. Personne derrière lui, personne à côté de lui. En soufflant à nouveau, il supposa qu’il avait rêvé. Ce qui paraissait une explication logique. Mais elle était fausse, car la voix résonna à nouveau.

— Ah monsieur, je vois que vous reprenez conscience. Me voilà soulagé. Encore désolé pour cet incident qui aurait pu avoir des conséquences plus graves.

— Merci, merci…, répondit Delcos d’une voix faible. Mais… Heu, j’aime bien savoir, en général, à qui je dis merci. Or là, je ne vois absolument pas. Où êtes-vous donc, et qui êtes-vous ?

— Ah, j’ai malheureusement oublié de vous le dire : je me trouve juste à côté de vous. Il vous suffit de tourner la tête.

Delcos la tourna et il ne vit rien. Le sol, avec des pierres et des brins d’herbe. Rien qui ressemblât à une présence quelconque.

— Navré, je ne vous vois toujours pas. En fait, je suis absolument seul.

— Non, non, vous êtes avec moi. Je vous répète que je me trouve juste à côté. Par terre, à un mètre et demi.

Delcos porta le regard sur l’endroit indiqué. Tout ce qu’il distingua fut une pierre. Une des innombrables pierres qui jonchaient le site. De forme oblongue, et avec des aspérités.

— Vous voulez dire que vous êtes un homme invisible ? Original.

— Je ne suis ni un homme, ni invisible. Non, je suis devant vous. Vous êtes en train de me voir, comme je vous vois.

— Quoi, vous insinueriez que vous êtes… cette pierre ? Cette pierre par terre ?

— Exactement. C’est bien moi. Vous avez enfin compris et je m’en réjouis. Vous allez mieux ? Vous n’avez mal nulle part ?

— Heu, je crois que cette blague devrait s’arrêter sans tarder. Je dois être sous l’effet du choc. Tant pis.

— Pourquoi refusez-vous de croire que c’est moi qui vous parle ?

— Parce que… Parce qu’une pierre ne peut pas parler. Une pierre, une roche, un grain de poussière. Il faut des cordes vocales pour cela. Les éléments du règne minéral n’en ont pas. Comment pourriez-vous me faire la conversation ?

— Je vois que vous réagissez comme tous les représentants de l’espèce humaine. Nous sommes différents de vous, donc nous ne pouvons pas ceci, ou nous ne pouvons pas cela. Enfin, avec les activités qui sont les vôtres, vous devriez savoir que la terre sur laquelle nous vivons tous abrite une vie animale, une vie végétale et une vie minérale. Eh oui, nous existons aussi. Combien de vos semblables en sont-ils conscients ?

— Nous en sommes conscients, croyez-le bien. De là à parler avec un morceau de roche…

— J’admets que cela ne doit pas vous arriver tous les jours. Bon, vous allez mieux ? Vous pouvez vous relever et rentrer chez vous ? Je vous souhaite un bon retour.

— Un instant, un instant, ainsi que vous venez de le dire, ce n’est pas tous les jours qu’on échange quelques phrases avec un représentant du règne minéral. Alors… Voilà longtemps que vous êtes doté de l’usage de la parole ?

— Oui, fort longtemps. Même si je n’ai guère l’occasion de m’en servir. Je ne parle pas avec les autres pierres, et les humains, à l’image de vous-même, ne se montrent guère enthousiastes à l’idée de converser avec moi.

— Vous êtes là depuis longtemps ?

— Hou, depuis des millénaires ! Pour employer la mesure du temps qui est la vôtre.

— Vous êtes un sédiment ?

— Je l’étais à l’origine. Un tout petit animal, minuscule, est mort. Les bactéries, les herbes, les poussières se sont collées à lui, l’ont enveloppé, jusqu’à former une boule. Puis la boule a durci, durci. Jusqu’à devenir une pierre. Celle que je suis maintenant. Depuis que j’existe, j’ai été parfois immergé sous les eaux, et parfois à l’air libre, comme en ce moment. Je ne fais plus trop la différence.

— Et vous ne vous sentez pas vieux ?

— Ah, voilà une notion qui nous est inconnue. Du moins, nous la vivons d’une manière que vous ne pourriez comprendre.

— Voilà une chance. Mais vous n’avez jamais été déplacé ?

— Si, si, cela m’est arrivé. Comme à tous mes congénères. À l’origine, je me trouvais à des kilomètres d’ici. Les eaux du torrent m’ont peu à peu transporté jusqu’à cet endroit. Je ne me plains pas, on y est plutôt bien.

— Et vous savez parler…

— Je ne parle pas de la même manière que les animaux. Disons que je pratique une forme primitive de télépathie. J’essaye d’échanger avec les humains qui passent par ici. Mais c’est très difficile : ils prennent peur quand ils entendent ma voix, et ils disparaissent vite. Vous êtes un des rares qui accepte de converser. Bravo. Je devine à votre comportement que vous êtes quelqu’un de bien.

— Vous le pensez ? Mon cher monsieur, ou mon cher caillou, puisque cette discussion est si inhabituelle et si étrange, je vais pouvoir vous répondre, avec une franchise que je n’aurais pas en d’autres lieux. Je suis un minable et un raté.

— Quoi ! Mais que racontez-vous ? N’êtes-vous pas un géologue ? Votre matériel le démontre. C’est un métier intéressant.

— Je ne suis pas géologue. Et même absolument pas. J’exerçais une toute autre profession, très ennuyeuse et décevante. Un jour, je suis devenu vieux et j’ai pris ma retraite. Vous savez ce que c’est, je suppose. Au bout de quelques jours, j’ai réalisé que je m’embêtais. Beaucoup, énormément. J’étais un minable en activité, je me suis reconverti en minable à la retraite. En me promenant, j’ai vu une inscription sur une porte : ASSOCIATION DES GEOLOGUES AMATEURS. Par curiosité, je suis entré. C’était cela : des gens comme moi. Pour occuper leur temps libre, pour remplir leurs week-ends, ils s’amusaient à faire de la géologie. De temps en temps, ils montaient une petite excursion en pleine nature, pour extraire des bouts de roche et les ramener. L’association avait un contrat avec un laboratoire qui se chargeait des analyses. Je me suis dit que ce serait amusant et j’ai demandé mon inscription. Depuis, je participe aux activités.

— Eh bien, vous devez vous amuser et vivre une belle retraite.

— Dans un certains sens, oui. Dans un autre… Je me rends parfaitement compte que ce que je fais est totalement inutile. Les pierres que je ramasse n’ont aucun intérêt. Le laboratoire les analyse par politesse et m’envoie un beau rapport, que je range dans un tiroir pour ne jamais le ressortir. Bien sûr, rien de tout cela n’est grave. Après tout, l’important est d’avoir des gens à qui parler, et de faire des belles excursions. Oui, mais malgré cela, je suis déçu par l’inutilité de ma vie, de mes journées. Je ne sers à rien et ce que je fais ne sers à rien. Le matin, en me réveillant, j’ai des tendances à la dépression.

— Oh, la, la, mon brave monsieur, je ne vous connais pas, mais vous n’avez pas l’air en grande forme ! Puis-je faire quelque chose pour vous ? Juste vous aider à retrouver le moral.

— Vous ? Que pourriez-vous faire ? Vous êtes une pierre et je suis un homme. Tout est dit avec cela.

— Si, si, monsieur. Maintenant que j’y réfléchis, une idée, assez vague, me vient peu à peu. Allez, je me lance. Pourquoi ne prenez-vous pas ma place ?

— Heu, je ne comprends pas. Comment prendrais-je votre place ?

— Eh bien, vous devenez une pierre et vous vous installez ici, où je me trouve. Moi, je me transforme en homme et je deviens ce que vous êtes à l’heure actuelle.

— Comment une telle magie serait-elle possible ?

— Ce n’est pas de la magie. Appelons cela une sorte de transmutation, pour employer le vocabulaire humain.

— Et vous estimez que je me sentirais mieux ?

— En toute franchise, oui. Avec ce que je découvre sur vous, je crois pouvoir dire que vous n’êtes pas heureux parmi vos semblable. Vous ne les comprenez pas et ils ne vous comprennent pas. Si vous prenez ma place, vous vous installerez au milieu de ces milliers de pierres et vous vivrez autre chose, plus conforme à ce que vous attendez de la vie. Tiens, nous pouvons même le faire tout de suite, si vous le désirez.

Delcos se secoua. Il agita la tête en se frottant le visage. Puis il fit l’effort de se redresser sur ses deux jambes, en regardant autour de lui.

— Bon, ce rêve était très beau, et le moment agréable. Mais il est temps de mettre fin à cette hallucination. Je vous remercie de votre conversation et je vous souhaite une bonne journée.

— À vous aussi, monsieur. Mais sachez que ma proposition tient toujours. Si vous le voulez, vous pouvez revenir. N’ayez crainte, je serai toujours là. J’y suis depuis une éternité.

Delcos se mit en marche. Il s’éloigna d’un pas lourd. Malgré lui, cette hallucination trottait encore dans sa tête. Quel rêve étrange… Comment avait-il pu le faire ? En effet, la scène avait été si réaliste qu’il se demandait si…

Un peu plus loin, il retrouva ses camarades, occupés à tailler la paroi de roche. La plupart avaient déjà choisi leurs échantillons et les rangeaient dans la trousse. Pomerol se retourna.

— Eh bien, où étais-tu passé ? Tu as fait de belles trouvailles ?

— Désolé, mais j’ai eu petit incident. J’ai glissé et je suis tombé.

— Laisse-moi voir…

Delcos baissa la tête et Pomerol la prit à deux mains pour l’examiner. Un soupir de soulagement lui échappa.

— Ouah, en effet, une sacrée bosse. Bon, rien de grave. Mais je t’avais dit de faire attention.

— J’ai juste glissé.

— Je m’en occuperai ce soir, à l’auberge. De toute façon, nous avons presque terminé.

En effet, l’après-midi s’écoulait. Les géologues amateurs poursuivirent leur travail pendant trois quarts d’heure. Ensuite, Pomerol donna le signal du départ. Tous rangèrent les échantillons et le matériel dans les sacs et remirent les sacs sur le dos. Ils reformèrent une file et repartirent. Delcos pensait encore et toujours à cette pierre, qui reposait par terre, non loin de là.

* * * * * * * * *

* * * * *

Ils rentèrent à l’auberge. Comme promis, Pomerol s’occupa de la tête de Delcos. Il frotta doucement la bosse.

— Bien, je crois que ça devrait aller. Ainsi que je te l’ai dit, ce n’était pas trop grave. N’empêche que tu as fait une belle chute.

— Merci, merci. Ah, je voulais te parler de quelque chose. Je pensais attendre notre retour, mais puisque nous sommes là… Je dois t’avouer que je vais quitter l’association.

— Quoi ! Tu es fâché avec nous ?

— En aucune manière. Au contraire, vous êtes tous trop bons pour moi. Voilà justement ce qui m’embête. Je m’aperçois parfaitement que je suis le plus mauvais géologue du monde. Tout ce que je ramasse, tout ce que j’extrais n’a strictement aucun intérêt. Vous faites semblant de me féliciter, pour ne pas me froisser. Je m’en rends compte, évidemment.

— Voyons, je t’ai déjà expliqué qu’il n’y a pas de compétition dans le domaine de la géologie. Chaque géologue mène ses propres recherches et fait ses propres trouvailles. Tu ne dois jamais te comparer aux autres, car cela n’a aucun sens dans notre activité. Et qu’on soit professionnel ou amateur.

— Oui, oui, tu me l’as dit plusieurs fois, et j’ai parfaitement capté. Mais ce machin ne m’apporte plus rien. Je n’arrive plus à me motiver. Je vais vous aider pour cette excursion. Ensuite, je crois que je resterai à la maison et je ferai autre chose.

— Comme tu voudras. Mais réfléchis et sache que tu seras toujours le bienvenu parmi nous.

La nuit tomba et ils allèrent se coucher. En fait, Delcos ne ferma pas l’œil. Il pensait, et pensait toujours, à cette mystérieuse pierre posée par terre, à quielques kilomètres de là. Avait-il vraiment rêvé ? S’agissait-il vraiment d’une hallucination ? Ou bien…

Le jour se leva à nouveau. Les géologues amateurs prirent leur petit déjeuner. Puis ils rechargèrent les sacs à dos, formèrent une file et repartirent à travers la montagne. Car le site offrait encore quelques roches intéressantes. Comme la veille, ils s’attaquèrent à la paroi rocheuse, pendant que Delcos s’éloignait pour chercher des pierres.

Du moins était-ce ce qu’il leur avait dit. Car il poursuivait un autre but. Il retrouva vite l’endroit de la journée précédente. Il repéra l’emplacement de la branche qui l’avait fait trébucher. Son cœur battait très fort. Et s’il n’y avait rien ? Et si tout n’avait été qu’un mirage ? Mais quand il fut tout près, il faillit bondir de joie. La pierre. Elle était là. Toujours là. Identique et immobile. Il se mit carrément à quatre pattes et baissa la tête.

— Monsieur, monsieur, vous êtes là ? Vous êtes toujours là ?

À son grand soulagement, une voix lui répondit.

— Mais si, mais si, je suis toujours là. Je vais être franc : je vous attendais. Je me doutais que vous reviendriez, et je me doute de ce que vous allez me dire.

— Oui, oui, vous avez deviné. J’ai réfléchi et j’accepte votre proposition. Si vous êtes encore d’accord, naturellement.

— Bien sûr que je le suis. Réfléchissez une fois de plus, car c’est une décision qui implique des conséquences éternelles. Je ne voudrais pas que vous regrettiez.

— C’est tout réfléchi. J’accepte. Maintenant, je voudrais bien savoir comment nous allons nous y prendre. Il me paraît impossible de passer de la vie animale à la vie minérale.

— C’est parfaitement réalisable et nous allons le faire. Suivez simplement mes instructions et surtout ne vous laissez pas envahir par la peur. Pour commencer, allongez-vous sur le dos et fermez les yeux.

Delcos s’exécuta. Quand il fut étiré par terre, il sentit la légère brise et elle le fit frissonner. Comme si elle était froide, alors que tel n’était pas le cas.

— Bien, monsieur. Maintenant, vous allez vous relâcher. Relâchez votre corps, vos jambes. Ensuite, vous allez respirer, respirer. Profondément et calmement. Laissez-vous aller. Quand vous sentirez quelque chose s’opérer en vous, ne sursautez pas, ne soyez pas effrayé…

Delcos s’exécuta à nouveau. Il respira, et respira. Rien ne venait. Soudain, un changement se produisit. Son corps s’était mis à vibrer, sa tête s’était mise à tourner. Il avait promis de ne pas bouger et il ne bougea pas. Lentement, progressivement, il sentit un processus qui s’opérait. Mais lequel ? Sa chair donnait l’impression de s’effriter, son sang donnait l’impression de se vider. Devant ses yeux, un brouillard obstiné.

— Vous y êtes presque, monsieur, vous y êtes presque…

En effet, il comprenait que le phénomène qui le traversait était irréversible. Une minute de plus et il fut envahi par une nouvelle sensation. Celle d’un profond bien-être.

— Monsieur, monsieur, nous avons terminé… Tout s’est bien passé.

Delcos voulut ouvrir les yeux. Impossible. Et pour cause, car il n’en avait plus. De même, il ne sentait plus ni ses bras, ni ses jambes. Car il ne les avait plus. Pourtant, il retrouva la lumière du jour, et une image extraordinaire s’imposa à lui. Il était par terre, allongé. Mais il n’était plus un être humain, un mammifère, un bipède. Non, il était devenu une pierre. Une grosse pierre posée parmi les autres.

À côté, il distinguait une silhouette. La sienne. Avec ses vêtements et son sac à dos. Sauf qu’il ne s’agissait pas de lui. C’était la pierre qui s’était transformée en Delcos. Ils avaient échangé leurs êtres respectifs.

— C’est incroyable, incroyable… Comment une telle chose peut-elle être possible ?

— Je vous l’ai expliqué, c’est une forme de transmutation. Elle peut paraître étonnante, alors qu’elle se révèle toute simple. Allez-vous bien ?

— Je crois que je suis à l’aise. Il me faudra un peu de temps pour m’accoutumer à cette nouvelle forme. Mais je crois que j’y parviendrai. Et vous-même ?

— Ah, je vous avoue que j’ai du mal à trouver mes repères. Comment font les humains pour vivre avec une telle quantité de chair ? Bien, cher monsieur, je dois vous laisser. N’ayez pas peur, vous allez entamer une nouvelle vie, absolument passionnante. Comme vous dites : bonne chance…

— Bonne chance à vous aussi…

Celui qui avait été une pierre se redressa et repartit, en essayant de maîtriser ses deux jambes. Celui qui avait été Delcos resta sur place, immobile.

Un peu plus loin, Delcos retrouva ses camarades géologues. Pomerol le regarda avec une certaine surprise.

— Heu, tu as une drôle de tête… Tu es malade ?

— Un petit coup de fatigue.

— Hou la, la, quelle voix ! Tu as dû également attraper un coup de froid. Bon, on ne va pas s’attarder. On repartira aussitôt que possible. Repose-toi.

Une heure plus tard, les géologues rangeaient leur matériel et repartaient en direction de l’auberge. Delcos marchait à la dernière place. En s’éloignant, il se retourna. Là-bas, à quelques kilomètres de distance, près d’un torrent, une pierre reposait par terre. Une pierre qui venait de trouver une nouvelle destinée dans la vie. Comme lui-même, qui commençait une nouvelle existence. Il reprit sa marche pour rattraper les autres.

29 juillet 2025

L'homme qui voulait faire le tour du monde

 

 

 

Malan conduisait sa voiture. Il regardait distraitement le paysage, à droite et à gauche. Distraitement, puisqu’il le connaissait déjà. Il faisait ce trajet une fois par semaine, et parfois davantage. Il passa sous un grand panneau routier qui indiquait la direction de Montpellier. Sauf que lui-même allait dans le sens inverse, vers le sud.

Tout en conduisant, il jeta un bref regard sur sa main gauche, sur cette trace de blessure qui courait en travers. Le témoignage visible d’une attaque qu’il avait subie en exerçant sa profession de vigile. Alors qu’il faisait une ronde autour d’un supermarché, en pleine nuit, un groupe de voyous s’était jeté sur lui et l’avait bastonné. Il en conservait plusieurs taches noirâtres, sur la main et sur le dos. Cela lui avait par ailleurs rapporté le seul et unique congé maladie de toute sa vie professionnelle.

Il conduisit encore pendant dix minutes, avant qu’un autre panneau lui indique une autre direction, sur la droite. En fait, il se serait repéré tout seul, car il connaissait les lieux. Il mit le clignotant et tourna. Finie la route surpeuplée, il passa à un chemin mal goudronné. Heureusement, il ne s’étirait que sur deux cent mètres. Devant lui, il voyait grandir les maisons d’un village.

Tout de suite après, il y entrait. Il remonta une rue, jusqu’à une place, où il s’arrêta et se gara. Il mit pied à terre. À chaque fois qu’il venait là, il ne pouvait retenir un mince sourire. Juste en face se dressait l’église du village, de style roman. La place, en toute logique, s’appelait place de l’église. Soit. Mais c’est qu’elle abritait un café appelé le café de l’église. Et un hôtel appelé l’hôtel de l’église. La boulangerie aurait dû s’appeler également ainsi. Mais elle portait un autre nom. C’était ça qui le faisait sourire.

Il prit ses affaires et partit à pied. Une ruelle le mena vers une petite cour pavée. Là, une maison à un étage, qui ne semblait pas dater d’hier, mais qui respirait la vie, néanmoins. Il poussa la porte. Un couloir le fit accéder à une pièce. Là, il trouva une femme, affairée sur une étagère supportant des tasses et des verres. Elle se tourna vers lui à son entrée.

— Bonjour, Christiane.

Malan et son épouse n’avaient pas pour habitude de se donner du ma chérie, ou mon amour. Sans en avoir jamais discuté, ils avaient opté pour se parler sur le ton de la neutralité. Cela leur convenait.

— Bonjour. Ah, te voilà. Je suis contente. Je ne t’attendais pas aussi tôt.

— Heureusement, ça roulait bien et j’en ai profité.

— Tu viens pour le week-end ?

— J’ai trois jours devant moi. Bonne chose. Je vais en profiter, je me sens un peu fatigué en ce moment.

— Ah, tu devrais faire attention. Tu sais que j’ai peur à chaque fois que je te vois repartir. Tu fais un métier beaucoup trop dangereux.

— Je t’ai déjà dit de ne pas t’inquiéter, et de prendre les choses avec calme. Oui, je fais un métier dangereux. Comme les autres. Tu crois que les vignerons, ou les employés du bâtiment, ne prennent pas de risque en allant travailler ? Amuse-toi à lire les statistiques et tu seras édifiée. Mon métier n’est pas différent. C’est plutôt moi qui m’inquiète pour toi : je déteste te voir angoissée. Tiens, j’allais presque oublier.

Il s’assit à une table et plongea la main dans sa poche. Il en tira une liasse de billets de banque, qu’il déplia et qu’il posa. Christiane chaussa ses lunettes et s’assit à son tour. Elle prit la liasse et se mit à compter les billets, un par un. Elle ne dissimula pas une satisfaction ressemblant à du soulagement.

— Merci. Cela va nous faire du bien. Nous avons des choses en suspens. Le tuyau sous l’évier : il faut absolument appeler un plombier. Il y a aussi l’électricité et le téléphone à payer. J’ai eu du mal à tenir. Heureusement, mes parents sont venus me voir.

— Quoi ? Christiane, ils t’ont encore proposé de l’argent ? J’espère que tu as refusé !

— Non, j’ai accepté. Je sais que ça t’énerve, mais j’en avais vraiment besoin.

— Je t’ai déjà expliqué que nous devons nous en sortir tout seuls. Si nous acceptons l’aide des autres, nous n’y arriverons jamais. Cela s’appelle de mauvaises habitudes.

— Je te promets de refuser à l’avenir. Tiens, j’oubliais, il faut aussi acheter des vêtements à Pierrot. Ceux de maintenant commencent à être étroits.

— Oui, certainement. Où est-il ?

— Dans sa chambre, en train de faire ses devoirs.

Il se leva et emprunta un bref couloir. Au bout, il poussa une porte, pour découvrir une chambre de dimensions réduites. Une tête brune se penchait sur une table. Elle se redressa à son entrée.

— Oh, papa !

Le petit garçon quitta la chaise pour venir vers lui. Il le reçut dans ses bras et lui donna une tape amicale.

— Petit, tu as l’air d’aller bien.

— Oui, papa. Mais je suis content de te voir. Maman me disait que tu avais beaucoup de travail et que c’est pour ça que tu ne venais pas.

— Ta maman avait bien raison. Beaucoup de travail, en effet. Beaucoup d’heures, beaucoup de choses, beaucoup de tout ce que tu voudras. Si tu savais comme je souffre d’être là-bas et de te savoir ici. Mais j’ai pu venir et je vais rester trois jours. Tu es content ?

— Oui, papa, très.

— Tu fais tes devoirs ? Montre-moi.

Ils s’installèrent à deux sur la petite table. Malan prit le cahier, le stylo, et se mit à inspecter. Cela dura cinq minutes. Une expression de satisfaction lui éclaira le visage.

— Bien, mon petit, bien. Je vois que tu prends l’école très à cœur. Je m’en réjouis. Tu connais les lettres. Et les chiffres ?

— Je sais compter jusqu’à cent.

— Bien, bien. Dis-toi que c’est important. L’année prochaine, tu entreras à l’école élémentaire. Les choses deviendront un peu plus difficiles. Je te fais confiance : je sais que tu es intelligent et travailleur.

Il déposa un baiser sur le front de l’enfant.

— Finis, finis, et viens nous rejoindre pour le dîner. À tout à l’heure.

Il repartit en fermant la porte. Dans la salle, il retrouva Christiane qui frottait des verres avant de les aligner.

— Ah, j’ai oublié de te dire, tes parents ont téléphoné. Ils demandaient de tes nouvelles. En fait, ils voudraient que nous allions à Perpignan pour les voir, parce que nous ne l’avons pas fait depuis longtemps. Ils pensent que nous sommes malades.

— Mes parents, oui, oui… Le comble est qu’ils ont raison. Voilà une éternité que nous n’avons pas fait le voyage. Le boulot, les factures à payer… Quelle vie épouvantable ! Certains jours, je me dis que nous ne devrions pas la supporter, que nous devrions… Tiens, j’avais oublié quelque chose, moi aussi. J’ai discuté avec le directeur du personnel. Voilà cinq ans que je travaille dans l’entreprise et ils sont très satisfaits de moi. Alors, il m’a dit que, l’année prochaine, je pourrais peut-être obtenir un poste dans les bureaux. Je sais me servir d’un ordinateur et je connais la paperasse à remplir. On me demande juste un peu de patience. Ce serait bien. De la sorte, je gagnerais un peu plus à la fin du mois, et surtout j’aurais des horaires réguliers : je pourrais venir à la maison plus souvent. Ce serait formidable, pour nous et pour Pierrot. Et toi, où en es-tu ?

 — Je suis confiante. J’ai fini mes études et je suis une formation au Pôle Emploi. Dans six mois, j’aurai mon certificat. Alors, je pense que je trouverai un boulot, à mon tour. Ce serait bien : avec deux salaires, on s’en sortirait mieux. Je dirai même qu’on respirerait. Je te le répète, je suis confiante.

—  Je t’en félicite. Enfin des bonnes nouvelles ! Ah, ça nous change de l’ordinaire. Quand je dis ordinaire, je ne préciserai pas…

La journée s’acheva et la soirée commença à descendre. Dans la salle, la table était dressée. Christiane servait le sauté de veau bien fumant. Malan mangeait, tout en jetant de brefs regards à son gamin.

—  Pierrot, voyons, tu ne vas plus jouer avec tes copains en ce moment ? Avant, tu étais toujours avec la petite Julie. Sans arrêt fourré chez elle. C’est ta petite fiancée ?

—  Oh non, c’est une copine de l’école. On s’amuse beaucoup ensemble. Elle a plein de jouets dans sa chambre.

 — Ta copine, oui. Eh bien, je suis très content qu’elle soit ta copine, parce qu’elle est vraiment sympathique. Et toi, ça t’aurait plus d’avoir une petite sœur, ou un petit frère ?

—  Je ne sais pas. Julie a un frère. Mais il est bête, si bête. Il ne m’aime pas : dès qu’il me voit arriver, il ouvre des grands yeux.

 — Ah, ça n’est pas gentil de sa part. Mais les frères ont toujours tendance à protéger leur sœur, même quand il n’y a pas de raison. Enfin, si la petite Julie te reçoit, n’est-ce pas l’essentiel ?

Pierrot mangea son sauté, en hésitant. C’est au bout d’une minute qu’il se décida à se lancer.

—  Papa, maman, je ne comprends pas. Les parents de Julie n’arrêtent pas de s’embrasser. Ils sont toujours enlacés quand ils marchent. Ils se sourient et se répètent sans arrêt qu’ils s’aiment. Vous, vous ne le faites jamais. Vous ne dites jamais ces mots-là. Vous ne vous aimez pas ?

—  Pierrot ! intervint Christiane. Ton papa et moi, nous nous aimons. Seulement, nous le montrons d’une manière différente. Parce que nous avons un caractère différent. Tu es au courant que ton papa est loin d’ici, en train de travailler, et qu’il ne rentre à la maison que de temps en temps. Eh bien, tu constateras que cela ne nous empêche pas de nous aimer. Et toi, nous t’aimons, même si nous ne te faisons pas la bise à tout bout de champ.

—  Pierrot, expliqua doucement Malan, ta maman et moi, nous nous sommes connus dans un préventorium, où nous étions internés tous les deux. Ah, je ne vais pas tout te raconter. Disons qu’il y avait des soirées dansantes. Eh bien, ça te paraîtra bizarre, mais aucune fille ne voulait danser avec moi, et aucun garçon ne voulait danser avec elle. Alors, nous nous sommes rapprochés et nous avons dansé ensemble, elle et moi. À partir de ce jour, nous avons pris l’habitude de nous promener dans le parc, de discuter. C’est venu peu à peu, sans qu’on y pense vraiment. Quand elle a quitté la clinique, pour rentrer chez ses parents, je lui ai demandé de me laisser son adresse.

—  Et il t’a fallu un an pour m’écrire !

—  J’admets que je n’ai pas démarré tout de suite. Mais nous étions si jeunes. Un jour, je me suis décidé. À ma grande surprise, ta maman m’a répondu. Elle ne m’avait pas oublié. Nous avons entamé une correspondance. Quand j’ai atteint ma majorité, j’ai pris le train et je suis allé chez elle. Nous n’avions aucune intention particulière. Sauf que ses parents ont fini par nous réunir et ils nous ont dit clairement que si on voulait continuer à se voir, il fallait nous marier. Sans ça, ils m’interdisaient l’entrée. Pas vraiment le choix. Nous en avons parlé entre nous, j’en ai parlé avec mes propres parents, et puis… Le mariage a été célébré quelques mois plus tard. Tu vois que notre cas est un peu… particulier. Alors, oui, notre façon de nous comporter peut surprendre. Mais sache que nous nous aimons, et que nous t’aimons aussi. Parce que tu es venu assez vite, et sans nous avertir, petit garnement ! Bah, on a été heureux de te voir débarquer.

—  Mais papa, pourquoi as-tu choisi un travail pareil ?

—  Ah, je n’ai rien choisi. Je me suis adressé aux parents de Christiane et je leur ai dit que puisqu’ils me demandaient d’épouser leur fille, ils devaient au moins me fournir un boulot. Eh bien, ils m’en ont fourni un. Veilleur de nuit dans une cave. Ouais, ton grand-père possédait une cave à vin. Il fallait quelqu’un pour la surveiller pendant la nuit. Je m’y suis collé. Des nuits entières là-dedans, en sous-sol, à la lueur d’une lampe. Je faisais des mots croisés, je buvais du café pour ne pas m’endormir. Horrible, mon petit. Mais c’est de cette manière que j’ai commencé à gagner ma vie. Ensuite, j’ai découvert qu’un autre vigile travaillait un peu plus loin. Mais lui était un vrai, un professionnel, et qui appartenait à une agence. J’ai eu l’idée d’aller le voir et de lui demander l’adresse de son agence. Elle était à Montpellier. Je m’y suis rendu, j’ai frappé à la porte. Alors, figure-toi que non seulement on a accepté de me prendre, mais que je devais commencer tout de suite. Je me suis senti satisfait : je faisais le même boulot, mais dans une véritable entreprise, avec un véritable contrat. À partir de là… Ah, mon pauvre petit, j’ai vécu une vie ! Pour résumer, je me présente au bureau et je demande s’il y a du travail. S’il y en a, on me donne l’adresse et je dois m’y rendre aussitôt. J’ai monté la garde dans des supermarchés, de nuit comme de jour, dans des entrepôts, dans des zones industrielles. Il y a des veilles, quand on doit rester assis devant des écrans, et il y a des rondes, quand il faut faire le tour des bâtiments, à pied ou en voiture. C’est pénible, c’est épuisant, c’est dangereux. À l’arrivée, c’est terriblement mal payé. Voilà ce que je fais depuis cinq ans. Pour toi, pour pouvoir te nourrir et t’envoyer à l’école. Mais tu ne dois surtout pas te sentir triste. Je l’ai fait parce que j’acceptais de le faire. Ah, ce qui me déçoit, c’est de devoir renoncer à t’offrir ce que tu mérites. Si je gagnais un peu plus, je t’apporterais des jouets, et je te proposerais des beaux voyages. Oui, je regrette ça. C’est la seule chose que je regrette.

—  Papa, je suis très heureux comme ça. Tu n’as pas besoin de m’offrir des cadeaux. Mais…

—  Que se passe-t-il, mon petit ?

—  Mais papa, c’est vrai que, quand tu étais un enfant, tu rêvais de faire le tour du monde ?

—  Qui t’a dit ça ?

—  Personne. Dans la chambre, j’ai vu les livres que tu conserves, et les bandes dessinées, et les films, et les belles images.

—  Tu fouilles dans mes affaires, maintenant ?

—  Non, j’ai simplement vu.

 — Pierrot, dans mon enfance, j’étais comme tous les gamins du monde : je lisais des romans d’aventures. De belles histoires qui se passaient aux temps des bateaux à voile, dans des pays lointains où poussent des cocotiers. J’ai passé des bons moments, je le reconnais. Et puis, je suis devenu grand. J’ai épousé ta maman et j’ai trouvé le travail que je fais actuellement. J’ai rangé mes livres et mes bandes dessinées.

—  Papa, tu as des regrets ?

—  On en a toujours. Mais ce n’est pas bien grave. Mon petit, sache que l’aventure ne donne pas à manger. Le gardiennage, si. En faisant des rondes dans des supermarchés, je gagne assez pour te donner à manger. Si je me promenais sur des plages au bout du monde, je ne pourrais pas. Tu as autre chose à me demander ?

—  Non, papa.

— Alors, finis ton assiette.

Le dîner s’acheva. Pierrot se mit devant la télé. Christiane et Malan avaient débarrassé la table et entassé le tout dans la cuisine. Malan prit son épouse par l’épaule.

—  Mais qu’est-ce qui lui a pris, au petit ? Il avait l’air vraiment préoccupé.

—  L’autre jour, il est entré dans notre chambre et il a vu tes livres, tes bandes dessinées et tous tes souvenirs de jeunesse. Il est resté un long moment à les regarder. Je crois que c’est là qu’il a découvert que tu avais été un petit garçon, toi aussi.

—  Ah, j’aurais sans doute dû lui parler de ça un peu plus tôt. Mais avec le boulot, et en étant toujours loin de la maison…

—  Ce n’est pas de ta faute, ni de la sienne. Il grandit, voilà tout.

—  Ouais, mais je n’aime pas le voir triste. Et lui, est-ce qu’il rêve de voyages ou de football ? Curieusement, je n’en sais rien. Alors que je devrais…

La soirée s’écoula. Puis la nuit tomba sur le petit village de l’Hérault. Malan et Christiane avaient regagné leur chambre et s’apprêtaient à se coucher. Mais Malan, après avoir refermé les volets, se gratta le menton.

—  Je vais aller dire bonsoir à Pierrot. Je sais que ça paraît idiot, mais notre conversation m’a vaguement inquiété.

Il sortit et alla jusqu’à l’autre chambre. Quand il entra, le petit garçon descendait la couverture et se préparait à monter sur le lit.

—  Bonsoir. Couche-toi, je venais juste pour te souhaiter une bonne nuit. Allons…

Le gamin prit place et remonta la couverture jusqu’au cou. La tête sur l’oreiller, il regardait son père. Malan s’assit sur le bord du lit. Certes, il l’avait fait maintes fois. Mais ce soir-là, il se sentait troublé.

—  Tu vas bien ? Tu es sûr que tu vas bien dormir ? Mon petit, je ne suis pas du tout fâché que tu sois allé farfouiller dans mes affaires. Cela n’a aucune importance. Mais ta réaction m’a surpris. Que t’arrive-t-il ?

—  Papa, papa, je suis triste pour toi. Dans ton enfance, tu rêvais de faire le tour du monde, de vivre de belles aventures. Au lieu de ça, tu es obligé de faire un métier ennuyeux pour pouvoir me donner à manger. Je suis déçu pour toi. Je sais que tu aurais préféré vivre une autre vie.

—  Qu’est-ce que c’est que ces idées bizarres ? D’où te viennent-elles ? J’ai été un petit garçon, comme toi, et j’ai lu des romans d’aventures. Voilà tout. Aujourd’hui, ça me fait de très beaux souvenirs. J’espère que tu en auras aussi à mon âge. Allons, allons, il faut dormir. Bonne nuit, mon chéri.

Il déposa un bisou sur le front de l’enfant et se leva. Il marcha jusqu’à la porte. Il s’apprêtait à l’ouvrir, et à repartir, quand il s’arrêta. Il resta sans bouger pendant presque une minute. Ensuite, il fit demi-tour. Il revint et se rassit sur le bord du lit. Visiblement, il réfléchissait à ce qu’il allait dire.

—  Mon petit, voilà longtemps, j’étais un petit garçon. Comme toi. Je rêvais. Oui, je rêvais beaucoup et tout le temps. Je lisais des romans d’aventures et je me disais que je ferais un jour comme les héros de ces récits : le tour du monde. Je voulais faire le tour du monde. Je me voyais en train de naviguer sur des grands bateaux aux voiles blanches, en train de faire naufrage sur des îles désertes, en train de marcher sous des cocotiers. Je creusais sous le sable de la plage et je découvrais des coffres enterrés. Des coffres emplis de pièces d’or, naturellement. J’étais un corsaire, un pirate, un flibustier. Tour à tour. Ah, j’en ai vécu des aventures, des belles et des grandes. Toujours dans la tête. Mais j’ai failli le faire. Oui, mon petit, comme je viens de te le dire. J’avais préparé mon passeport et je m’apprêtais à partir. Où cela, je l’ignore. Mais quelque part. Faire enfin ce tour du monde que j’avais tant envie de faire. Seulement… Les choses ne se sont pas passées comme ça. Je suis resté, j’ai épousé ta maman, et j’ai pris le travail que j’ai trouvé, et qui m’emmène loin de cette maison un peu trop souvent, mais qui me permet de te donner à manger. C’est dur et lassant. Quelquefois, il m’arrive de penser au petit garçon que j’étais et de me dire que j’aurais dû tenter ma chance. Peut-être, sans doute. Mais il est trop tard. Mon petit, il ne faut pas être triste. Surtout pas. Ces choses-là ne sont pas vraiment tristes. C’est nous qui les interprétons ainsi. Malgré tout, je ne me sens pas déçu. Parce que… Parce que tu es là. Toi et ta maman, vous êtes là. Laisse-moi te dire une chose très importante. C’est beau, l’aventure, et il est normal d’en rêver. Mais la plus belle aventure pour un homme, c’est d’avoir un petit garçon qui dort dans la chambre à côté. Rien ne peut remplacer ça. Maintenant, dors, et repose-toi bien.

Il lui donna un nouveau bisou sur le front, avant de repartir, en refermant la porte. Il rejoignit sa propre chambre et se coucha, à côté de Christiane.

La nuit était tombée sur le village. Le petit village de l’Hérault, qui aurait pu se trouver n’importe où dans le monde. Quelque part, au milieu, il y avait une maison obscure. À l’intérieur, un homme était couché. Mais il ne dormait pas. Il gardait les yeux ouverts. Il rêvait. Il rêvait de plages de sable, de cocotiers et de grands bateaux aux voiles blanches. De trésors enfouis, de coups de sabre et de coups de canon. Il rêvait d’aventures. Il rêvait de faire le tour du monde.


 

23 avril 2025

Le début de mon nouveau roman

La grande salle de l’auberge était sombre et déserte. Les tables reposaient sur le plancher, les assiettes et les gobelets en étain s’alignaient sur les étagères, les couverts s’entassaient dans les bacs. La lourde porte en bois se dressait, massive, sur le mur. En face, la forme d’un escalier s’élevait vers un étage. Toute la pièce dormait, ou semblait dormir, sous la semi-obscurité. Image de repos, peut-être quelque peu figée. Image nocturne.

Cette image allait être secouée, voire troublée. Brusquement, le loquet de la porte se souleva et s’abaissa, avec force. Mais comme elle était fermée à clé, elle demeura immobile et imperturbable. Nouvelle tentative de l’extérieur, nouvel échec. La porte se présentait comme un rempart infranchissable. Dans la pénombre, un autre bruit monta alors. Celui d’une voix.

— Ouvrez, ouvrez ! Ouvrez-moi donc !

Rien ne frémit à travers la grande salle. Tout demeura en place. Même les louches en bois paraissaient indifférentes.

— Ouvrez, ouvrez ! N’y aurait-il donc personne ?

La voix et le loquet résonnèrent ainsi pendant plusieurs minutes. Au-dehors, on devinait la nuit qui recouvrait tout de son manteau. La scène se prolongeait, au point de devenir lassante.

Enfin, il se passa quelque chose. En haut de l’escalier, une lumière apparut et troua la pénombre. Elle s’avança et on put distinguer qu’il s’agissait de la lueur d’une lanterne. Elle était tenue par un bras, appartenant à un homme en robe de chambre. Elle scintillait en éclairant la rampe et le mur. L’homme descendit lentement les marches, une par une. La lanterne se balançait mollement au bout de son bras. Parvenu au rez-de-chaussée, l’homme marqua un arrêt. Le loquet claquait toujours, la voix criait encore. Il s’approcha de la porte et pencha la tête, comme s’il essayait de percevoir à travers le battant.

— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

De l’autre côté, à l’extérieur, la voix se transforma en gloussement, vaguement choqué.

— Quoi, vous me demandez ce que je veux ? Mais je veux entrer, tout simplement ! Ouvrez-moi !

— Pourquoi voulez-vous entrer ?

— Eh bien, cet endroit est une auberge, me semble-t-il. J’ai une enseigne, au-dessus de la tête, qui l’indique. Auberge du Roi Dagobert, proclame-t-elle. Une auberge est faite pour recevoir les gens. Alors, recevez-moi.

— Oui, nous recevons les gens. Mais les gens seulement. Je ne vous connais pas. Je vous pose donc la question : faites-vous partie des gens ? Autrement dit, appartenez-vous à la race humaine ?

— Bien sûr que oui ! Voyons, je crois que ma voix devrait suffire à vous en convaincre.

— Votre voix, votre voix… Mais êtes-vous vivant ou mort ?

— Quoi ! Ah, je commence à me dire que vous êtes un dément, malgré le respect que je vous dois ! Et ce pays doit être la république des fous ! Enfin, je suis un voyageur qui cherche le gîte et le couvert. Rien que de très banal. Vous auriez déjà dû ouvrir et m’inviter à entrer. Maintenant, pour vous répondre, oui, je suis vivant et bien vivant. Allez-vous me laisser dormir dans le noir et le froid ?

L’aubergiste hésitait encore. Il se décida quand même. Il posa la lanterne, avant d’écarter le verrou. La lourde porte bougea et laissa passer un souffle d’air frais. À l’extérieur, la nuit était vraiment la nuit, noire et profonde. Une silhouette se dessinait. On distinguait un chapeau, un manteau, une canne.

L’homme entra. L’aubergiste put le voir complètement. Le visiteur paraissait relativement jeune. Le chapeau était un haut-de-forme, le manteau était jeté sur une redingote, la canne était à pommeau d’argent. Il portait un sac dans le dos, accroché par des bretelles.

— Ah, enfin ! Si on éprouve autant de difficulté à obtenir des choses si simples, j’aimerais savoir comment il faudra procéder quand on en réclamera d’autres ! Êtes-vous aubergiste ou exercez-vous une profession différente ?

— Je suis bel et bien aubergiste. Cette maison est la mienne.

— Vous avez une curieuse manière de gérer une auberge !

— Laissez-moi d’abord fermer.

L’aubergiste repoussa la lourde porte massive, en remettant soigneusement le loquet. Il semblait vraiment inquiet.

— Pardonnez-moi pour cet accueil qui pourrait paraître peu hospitalier. Mais les circonstances que nous vivons troublent notre comportement.

— Les circonstances… Je voudrais les connaître. Ce pays m’a dérouté. Je viens d’arriver et je n’ai pas vu âme qui vive. Personne dans les ruelles. Je sais bien que la nuit est tombée. Mais dans tous les villages du monde, il y a toujours quelqu’un qui traîne. Ensuite, j’aperçois ce qui ressemble à une auberge et… il m’a fallu un combat à la hache pour que vous me laissiez entrer.

— Pardonnez-moi encore. Je suppose que vous êtes à la recherche d’une chambre.

— N’importe quoi avec un plafond et un lit, et tant pis si cela se rapproche du taudis. Avez-vous cela à l’heure actuelle ?

— J’ai cela et bien plus. En fait, toutes les chambres sont vides et disponibles.

— Quoi, votre auberge est donc déserte ? Comment se fait-il ?

— À cause des circonstances que je mentionnais. Les habitants de ce pays les connaissent, malheureusement. Je conçois que les Parisiens les ignorent.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que je suis Parisien ?

— Pour le cas, hautement improbable, où votre accent n’aurait pas suffi, il y a votre chapeau haut-de-forme, votre redingote, votre canne à pommeau. Voilà qui ne correspond guère à l’accoutrement de nos montagnards. Par ici, les chapeaux sont larges et mous, les redingotes sont de gros pardessus, les cannes sont des bâtons. Vous êtes en voyage ?

— Oui, et je ne pensais pas qu’il prendrait cette tournure. Pour le moment, je vous avouerai que j’ai faim.

— Hélas, je n’ai pas grand-chose dans le garde-manger. Les clients ayant disparu, les provisions en ont fait de même. En raclant notre réserve, je trouverai peut-être du pain, des œufs, de la viande froide et un fond de vin.

— Mon ventre affamé recevra le tout comme un festin magnifique.

— Alors, prenez place.

— Ah, j’oubliais, je m’appelle Charles Gramme.

— Merci de m’en informer, mais dans ce coin perdu, cela a-t-il de l’importance ?

Le dénommé Charles Gramme ôta le sac en le posant par terre, à côté d’une table. Ensuite, il ôta aussi le chapeau qu’il laissa sur la table en question. Il déboutonna et enleva le manteau. Par-dessous, il arborait sa légère redingote. Restait la canne à pommeau, qu’il laissa à portée de main. Il se laissa tomber sur la chaise.

Pendant ce temps, l’aubergiste avait allumé, une à une, trois autres lanternes qui sortirent la grande salle de la pénombre. Charles Gramme les observa avec circonspection.

— Des lanternes ? Usez-vous encore ces objets ? Ignorez-vous qu’on a inventé les lampes, plus pratiques et plus puissantes ?

— Je ne l’ignore point. Mais comment voulez-vous que ces inventions parviennent jusqu’à nos montagnes ?

— Nous sommes bien en 1881, si j’en crois le calendrier.

— En 1881 ou en 1841, les montagnes demeurent des montagnes. Les œufs, au plat ou à la coque ?

— Au plat.

— Le vin, blanc ou rouge ?

— Rouge.

— Bien, je reviens.

L’aubergiste disparut au bout de la salle. Le voyageur resta seul et examina les lieux. Son regard passa sur l’escalier, sur les tables, sur les étagères surchargées de couverts et d’assiettes.

L’hôte revint. Il déposa sur la table des assiettes, des couverts, un gobelet en étain, une carafe. Le pain était rond et très noir. Charles Gramme en découpa un morceau et l’avala. Cela lui fit visiblement du bien. Il soupira, avant de s’attaquer résolument au repas. Les œufs étaient brûlants, la viande froide mais revigorante, le vin réconfortant. Le pain rugueux égratignait sa gorge. Il mangeait avec l’appétit de celui qui a passé la journée à marcher en respirant la poussière. L’aubergiste avait pris place sur la chaise en face de la sienne et le regardait.

— Eh bien, mon cher monsieur, comment avez-vous pu quitter Paris pour vous perdre dans ce pays ignoré de tous ?

— J’ai entrepris un voyage, lequel devait me mener un peu plus loin. Mais la tombée du jour m’a surpris sur le chemin. J’ai cherché un abri, j’ai aperçu ce village. Mais… Quel est donc cet étrange pays ? Je n’ai vu personne. Tous les gens semblent enfermés chez eux, et à double tour. J’allais m’éloigner quand j’ai découvert votre auberge. Que se passe-t-il donc par ici ?

— Monsieur, les gens sont bien enfermés chez eux. Ils ont peur. Je dirais même qu’ils sont terrorisés.

— Mais par quoi, ou par qui ?

— Les monstres, monsieur, les monstres…

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25 octobre 2024

Les croisiéristes

La principale surprise de Daniel en arrivant au port fut de découvrir que le paquebot existait vraiment. Ce fut même un soulagement pour lui. Il avait craint de trouver un quai vide.

En effet, jusque-là, tout avait été virtuel. C’est sur un moteur de recherche qu’il avait tapé « liste des compagnies de croisière ». C’est sur l’écran qu’il avait vu défiler la liste demandée et qu’il avait cliqué sur celle qui l’intéressait. C’est encore sur l’écran qu’il avait choisi sa croisière, qu’il avait rempli le formulaire d’inscription, qu’il avait effectué son paiement. Et c’est par messagerie qu’il avait reçu son titre de voyage. Bref, que du virtuel.

Alors, il avait vraiment craint que le paquebot soit virtuel aussi. Heureusement, tel n’était pas le cas. Il était bien là, amarré, tout blanc, aligné sur le quai. Son nom s’étalait sur la proue : Sunrise Princess. Daniel poussa un soupir : enfin du concret, enfin une chose qu’on pouvait voir et toucher. Il était d’une autre génération et ce monde invisible le lassait.

Hélas, il allait le retrouver un peu plus loin. Quand il voulut monter sur le bateau. Il aurait aimé avoir un bon bout de papier, à plier et à replier, avec ses références. Eh bien, non, il dut sortir son téléphone portable et l’employée se chargea de le « scanner ». Au moins l’autorisait-on à embarquer. L’employée, une jeune fille portant un uniforme, lui adressa un beau sourire et lui souhaita un bon voyage… en anglais. Lui qui avait payé pour avoir une croisière francophone…

Il traîna sa valise à roulettes. Un peu plus loin, un comptoir abritait deux jeunes gens qui informaient les passagers. Quand Daniel y parvint, l’un d’eux lui sourit avec conviction. Il regarda le téléphone portable et lui indiqua aussitôt l’emplacement et le numéro de sa cabine. Il rajoutait déjà des recommandations pour prendre une assurance sur tel machin, ou aller consommer à tel endroit. Mais Daniel ne l’écoutait plus et s’éloignait déjà.

Le paquebot était plutôt petit, selon les critères de cette industrie. Mais les couloirs se révélaient très longs. Il dut en suivre un avec impatience avant de trouver le numéro qu’il cherchait. Il poussa la porte. La cabine paraissait petite. Puis il se rappela que c’était lui qui avait choisi les dimensions. Une couchette, deux chaises, une table de chevet. Et un hublot, pour apercevoir la lumière du jour.

Il entra et s’installa. Un pyjama, des chemises, des pantalons, des slips, des chaussettes qu’il étala sur le lit. Des rasoirs jetables, un flacon de mousse à raser, un après-rasage, un tube de dentifrice, une brosse à dents qu’il posa dans le coin toilette. Le miroir lui offrit en cadeau l’image d’un retraité aux cheveux bien blancs. Il remisa la valise dans un coin. Puis il poussa un soupir. Le voyage en train l’avait épuisé.

Tellement qu’il se laissa tomber sur la couchette, en gardant ses vêtements. Il ferma les yeux. Il se sentait si fatigué qu’il opta pour ne pas aller assister au départ du paquebot. À quoi bon ? Pour qui aurait-il pu agiter le bras ? Personne ne l’accompagnait, personne ne l’attendait à la maison.

Avec fatalisme, il se laissa somnoler et s’endormit. Quand il se réveilla, un regard vers le hublot lui apprit que le jour commençait à tomber. Il se leva pour jeter un regard. Le bateau était parti et entamait sa croisière. Daniel vit les flots sombres de la Méditerranée qui ondulaient sous le soleil rougeoyant.

Son estomac l’informa qu’il avait faim. Il passa un peigne dans ses cheveux et sortit de la cabine, pour aller dîner.

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Dans le couloir, il entendit un bruit et, quelques mètres plus loin, il vit une femme qui sortait à son tour de sa cabine. Une femme avec un jupon, un chemisier, et avec des cheveux blancs, aussi blancs que ceux de Daniel. Il passa à côté et c’est par pur automatisme qu’il lança :

­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­— Bonjour, madame.

Il s’éloignait déjà. Mais de façon inattendue, il reçut une réponse.

— Bonjour, monsieur…

Surpris, il se retourna et la regarda.

  • Vous parlez français ? Vous êtes Française ?

—  Tout à fait.

— Voilà qui fait plaisir. En fait, on m’avait promis une croisière francophone et… encore une tromperie sur la marchandise.

— Ce n’est pas bien grave, sourit-elle.

— Vous avez sans doute raison.

Il repartait. Quand une idée lui traversa l’esprit et le poussa à se retourner.

— Vous êtes Française ? Je suppose que vous êtes comme moi : vous allez dîner. Que diriez-vous si nous y allions ensemble ? Ah, je précise qu’il s’agit simplement de pouvoir parler en français.

Il était sincère. Il ne nourrissait aucune arrière-pensée. D’ailleurs, elle ne s’offusqua pas.

— Mais voilà une très bonne idée. Je suis seule et je me demandais… Ce sera agréable de dîner avec quelqu’un.

— Alors, suivez le guide. Ah, je m’appelle Daniel.

— Et moi, Johanne.

Ils s’en allèrent, en marchant côte à côte. Ils traversèrent la zone des commerces. Un alignement de boutiques qui proposaient tout ce qu’on peut imaginer, de la presse à la bijouterie, en passant par les vêtements de marque, et à des prix détaxés. Très intéressant et tentant. Mais à cette heure-ci, ils cherchaient autre chose. Ils étudièrent trois restaurants et ce fut Johanne qui choisit le troisième. Daniel remarqua que c’était le plus simple et le plus spartiate, lui apportant déjà quelques indications sur la personnalité de cette vacancière.

Ils s’installèrent à une table. Devant eux, une grande baie vitrée leur offrait le spectacle de la mer Méditerranée recouverte par le manteau de la soirée et les derniers rougeoiements du soleil. Une belle image, Daniel dut en convenir.

Comme il était encore relativement tôt, ils n’entamèrent pas tout de suite le repas. Daniel réclama une anisette et Johanne un jus de tomate. Quand ils furent servis, il nota que son accompagnatrice jetait un regard quelque peu réprobateur sur son apéritif.

Quelque chose ne va pas ?

— Vous avez l’air d’un homme sain et équilibré. Je ne pensais pas que vous buviez de l’alcool.

— Ah, désolé. Je prends ma petite anisette avant chaque repas. J’en ai besoin : l’anis fait du bien à mon estomac. Sans ça, j’ai des problèmes gastriques. Mais vous-même, ce… machin ?

— Du jus de tomate. C’est très bon. Il m’arrive aussi de prendre du jus de carotte, ou de betterave.

— Vraiment ? Vous pouvez avaler ça ?

— Ne faites pas cette tête ! S’esclaffa-t-elle. J’adore et j’en suis enchantée. Ces jus ont la propriété de drainer l’organisme et d’évacuer les impuretés. On se sent beaucoup mieux.

— Oui, oui. Avec votre permission, je me drainerai à ma manière.

— Et vous faites souvent des croisières ?

— Figurez-vous que c’est la première fois. J’ai pris ma retraite voilà deux ans et… disons que ça ne s’est pas trop bien passé. Je me suis vu désœuvré, j’ai fait une dépression. Alors, j’ai pensé que je devais faire le point, une sorte de bilan. J’ai eu l’idée de cette croisière. Une semaine de vacances va me permettre de réfléchir et de décider de mon avenir. Je cherche une occupation qui ne serait pas trop débile.

— C’est très bien ! Je vous félicite. En fait, mon histoire rappelle un peu la vôtre. Oh, j’ai pris ma retraite depuis plus longtemps que vous. Mais j’ai rencontré les mêmes problèmes. Je dirai plus : j’ai failli sombrer, moralement. Heureusement, il y a eu l’institut.

— De quoi parlez-vous ?

— Une de mes amies m’a appris son existence et m’a orientée vers lui. Il s’agit d’un institut qui se trouve dans un pays étranger. Dans un beau paysage de montagnes et de verdure. On y accueille les gens qui ont des difficultés, et on les aide à se rétablir. J’y suis restée deux ans.

— Deux ans ! Vous étiez vraiment malade ! Ils se sont bien occupés de vous ?

— Oui. À force de patience, ils m’ont guérie. Maintenant, je suis complètement rétablie. Alors, je les ai quittés. Depuis, je vagabonde, j’erre sans but précis. De la sorte, j’ai fait comme vous : je me suis inscrite à cette croisière, pour réfléchir. C’est drôle que nous nous soyons rencontrés !

— Je ne comprends pas : pourquoi ne rentrez-vous pas tout simplement chez vous ?

— Figurez-vous que je n’ai plus de maison. Je l’avais vendue pendant mon séjour à l’institut. Décision que je regrette, mais ce qui est fait est fait.

— Mais vous n’avez pas des enfants ?

— Si, un garçon et une fille. Ils sont grands et ils se portent bien.

— Pourquoi n’allez-vous pas vivre chez eux ?

— Eh bien, c’est exactement ce que m’a proposé ma fille. Elle m’a même fait visiter sa maison et m’a montré la chambre qu’elle me destinait. Seulement… Cher monsieur, je refuse d’encombrer mes enfants. Ils doivent vivre leur vie. Et vous-même, vous en avez ?

— Malheureusement non, madame. Pas d’enfant, pas de femme, plus de parents : personne à l’horizon. Une fourmi aurait plus de famille que moi. Rassurez-vous, rien de dramatique. Ce n’est pas ce qui me turlupine.

À ce moment, la serveuse revint et demanda si on pouvait passer au dîner. En effet, il était temps. Quand ils furent servis, le contraste se révéla frappant et amusant. D’un côté, Daniel s’envoyait son classique œuf-mayonnaise, suivi du non moins classique poulet-riz, et accompagné par le toujours aussi classique quart de rosé. De l’autre, Johanne faisait face à une grande assiette débordante de carottes, de betteraves, de radis, de navets, de tomates, le tout arrosé par une carafe de jus de concombre. Seule concession : une omelette couchée sur une autre assiette à côté. Malgré son attitude diplomatique, Daniel ne put contenir une certaine incompréhension.

— Vous vous nourrissez de ça ?

— Vous savez qu’une grande star comme Clint Eastwood se nourrit exactement comme moi ? Et que ça ne lui a pas trop mal réussi.

— Ce n’est pas Clint Eastwood qui vous a appris. C’est ce fameux… institut. Mais que proposent-ils là-bas ?

— Eh bien, nous avions des séances de thérapie, des groupes de parole, des cures, des stages, des randonnées, des initiations à l’alpinisme.

— Ah oui, ils étaient aux petits soins pour vous !

— Oui, oui, ils s’occupaient très bien de nous. Nous n’étions jamais seuls. Il y avait en permanence quelqu’un auprès de nous, pour nous guider.

— Eh bien, j’ai du mal à vous souhaiter bon appétit en voyant ce que vous avez dans l’assiette. Mais j’espère que vous resterez en bonne santé.

La suite de la soirée se déroula dans une bonne ambiance. Ils montèrent sur le pont et profitèrent de l’air frais de la nuit. Puis ils s’aperçurent qu’il était temps d’aller se reposer. Ils redescendirent à l’intérieur du bateau, arpentèrent les longs couloirs. Au bout, ils retrouvèrent leurs cabines.

— J’ai passé une excellente soirée, sourit Johanne. Je vous remercie de cette invitation improvisée.

—  Très heureux aussi. Au fait, la croisière ne fait que commencer. On sera appelés à se revoir. Tiens, à côté du restaurant où nous avons mangé, j’ai repéré un bar. Je suppose qu’ils doivent proposer des petits déjeuners. Que diriez-vous de nous retrouver là-bas demain matin ?

— Une idée que je qualifierai de pas mauvaise. C’est d’accord. À demain matin.

— À demain, et bonne nuit.

Elle réintégra sa cabine et il réintégra la sienne. En se déshabillant, il se surprit à penser que lui aussi avait jugé la soirée formidable. Il remercia le hasard de les avoir mis en présence l’un de l’autre. Puis il se coucha et il s’endormit très vite.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Le lendemain, comme prévu, ils se retrouvèrent au bar et prirent le petit déjeuner. La confiance s’installait visiblement entre eux.

C’est ensemble qu’ils montèrent sur le pont. Le jour était levé et un soleil éclatant couvrait la Méditerranée. Les vacanciers étaient nombreux à en profiter. Les enfants couraient partout en piaillant. Bref, spectacle classique et sans surprise. Daniel et Johanne suivirent l’exemple et goutèrent une bonne journée. Le soir, au soleil couchant, ils retournèrent au restaurant et dînèrent à nouveau. Puis ils retournèrent aux cabines pour dormir.

Le troisième jour, le bateau s’arrêta. Il faisait escale et la croisière proposait une excursion quelconque. Mais Daniel et Johanne ne l’estimèrent pas intéressante. Ils préférèrent rester à bord et déambuler en conversant. En fait, ils se sentaient de mieux en mieux ensemble.

Le quatrième jour débuta comme le précédent. Mais il n’allait pas se dérouler de la même manière. En effet, en passant sur le pont, ils aperçurent un groupe de personnes, assez âgées, alignées par terre et en train de faire une séance de yoga, sous la direction d’un moniteur. Cette image interpella Daniel.

— Eh bien, voilà des gens qui font exactement comme dans ton… institut. Cela doit te rappeler des souvenirs.

Il avait lancé cette plaisanterie en tant que plaisanterie, et rien d’autre. Or, la réaction de Johanne ne fut pas celle qu’il attendait.

— Ne dis pas ça ! Sursauta-t-elle.

Et elle s’éloigna vivement. Surpris, il ne sut que dire. Il se contenta de la suivre, sans plus prononcer un mot. D’ailleurs, le reste de la journée se déroula ainsi, en silence. Quelque chose venait de se briser entre eux.

En fin d’après-midi, ils retournèrent aux cabines. Mais Johanne s’enferma dans la sienne et Daniel se retrouva seul. Perplexe, il se mit à faire les cent pas entre les murs. Il alla jusqu’à se brosser les dents, simplement pour mieux réfléchir. Car il réfléchissait, avec intensité. Quand la nuit descendit sur la Méditerranée, il se dit qu’il devait faire quelque chose, n’importe quoi.

Il sortit donc de la cabine et franchit les quelques mètres qui le séparaient de celle de Johanne. Il frappa dessus. Elle s’écarta quelques secondes plus tard.

— Je dois te parler, dit-il.

C’était la première fois qu’il la tutoyait. Et il entra aussitôt, sans demander la permission. La cabine était plus grande que la sienne, mais il ne venait pas pour vérifier ce genre de détail.

— Johanne, je dois savoir la vérité. Tu vas me la dire.

— De quoi parles-tu ?

— De tout. De tout ce que nous avons échangé depuis notre rencontre. Je n’ai pas cessé de me poser des questions. Je m’en pose encore. En réalité, j’ai commencé à m’interroger lors de notre premier dîner. Oui, quand tu m’as dit que, dans cet institut où tu te trouvais, vous n’étiez jamais seuls, qu’il y avait toujours quelqu’un à côté de vous, pour vous guider. C’est là que je me suis senti troublé. J’ai tourné ça dans ma tête. Avant de voir apparaître l’évidence. Ces gens n’étaient pas à côté de vous pour vous guider, mais pour vous surveiller. Ton institut, c’était… une secte. N’est-ce pas ?

— Tais-toi ! Je t’en supplie, tais-toi ! Il ne faut jamais prononcer ce mot. Quand quelqu’un les qualifie de la sorte, ils font des procès. Et ils les gagnent toujours, car ils ont les meilleurs avocats.

— Il ne faut plus se taire, mais parler. Dis-moi tout.

Elle se laissa tomber sur un siège, en soupirant. De toute évidence, elle avait besoin de se confier, d’évacuer ce qu’elle refoulait. Elle prit son souffle, avant de se lancer.

— Ainsi que je te l’ai raconté, je suis allée là-bas sur le conseil d’une amie. Parce que je me sentais mal. Ils m’ont bien reçue et je ne me suis pas méfiée. Au contraire, ils se sont très bien occupés de moi. Ils me soignaient vraiment. Ce n’est qu’ensuite, peu à peu, que j’ai commencé à me questionner. En effet, c’est vrai qu’ils me soignaient. Mais il fallait payer, payer, et payer sans arrêt. Une séance de thérapie, il fallait payer. Un stage, il fallait payer. Une cure, il fallait payer. Un traitement, il fallait payer. Une initiation à ceci, ou à cela, il fallait encore payer. À chaque étape, il fallait payer. Chaque jour, il fallait payer. Payer, payer, payer. Une spirale sans fin. Quand j’ai enfin compris, il était trop tard. Je voyais mon compte bancaire qui baissait, et qui baissait. Ils m’ont même obligée à vendre ma maison, soi-disant pour me libérer de mes fardeaux. Et ils ont pris l’argent, naturellement. Un jour, j’ai découvert que mon compte bancaire était complètement vide. Eh bien, les choses ont empiré, si cela était possible. En voyant que je n’avais plus rien à leur donner, ils sont devenus agressifs, voire menaçants. Paradoxalement, cela m’a aidée, car j’ai trouvé la force de réagir. Je me suis enfuie. J’ai pris mes jambes à mon cou. Depuis, j’erre sans but, à droite et à gauche. Je me suis échappée, soit. Mais que puis-je faire ? Je n’ai plus de maison, plus de foyer, plus de refuge. Je refuse d’aller habiter chez mes enfants, car je risquerais de les mettre en danger. Je suis devenue une vagabonde.

— Voilà pourquoi tu as fait cette croisière ?

—  Oui. Elle fait partie de ma fuite. Je continue à fuir. Je suis condamnée à fuir pour le restant de mes jours. Ils ne me lâchent pas. Je sais qu’ils ne cessent de me poursuivre, et je suis seule.

— Tu n’es pas seule. Je suis là.

— Toi ? Que pourrais-tu faire ? Mon pauvre, ne te mêle surtout pas de ça. Je t’en supplie, ne t’en mêle pas. Tu aurais de très graves problèmes, et par ma faute.

Il se leva et marcha dans la cabine, en réfléchissant, pendant presque une minute. Il se retourna enfin, l’air décidé.

— Tu te trompes, je peux faire quelque chose. Nous pouvons faire quelque chose. Tu veux échapper à ces individus ? J’ai peut-être une solution.

— Laquelle ? Je n’en entrevois aucune. Ils me rattraperont tôt ou tard.

— Non, laisse-moi t’expliquer. Quand j’ai pris ma retraite, voilà deux ans, ma première intention n’était pas de rester à la maison. Non, j’avais repéré un endroit où partir. En Thaïlande. Naturellement, pas à Bangkok. Mais dans un petit bled qui se trouve au sud du pays, au bord de la mer. Il y a la plage, les arbres, le soleil. Un petit coin de paradis. Et introuvable. En effet, ce bled est tellement paumé, tellement loin, qu’on s’y trouve aussi isolé que sur la lune. L’affaire ne s’est pas faite, et je suis resté chez moi. Eh bien, je pourrais relancer le projet. Si tu es d’accord, je peux contacter à nouveau le monsieur qui me proposait la maison. Je suis sûr qu’elle doit être encore libre. Toi et moi, nous partirons là-bas. Nous nous installerons, et nous y resterons.

— Mais on nous rattrapera…

— Non. Je te répète que ce bled est complètement perdu. À tel point que je ne crois pas qu’il figure sur les cartes. En étant là-bas, nous bénéficierons d’un isolement total, d’une tranquillité absolue.

— Mais de quoi vivrons-nous ?

— Simplement de nos pensions de retraite. Elles seront versées directement dans une banque de la ville, et elle nous proposera des comptes numérotés et anonymes. Je te le répète, personne ne pourra nous retrouver. Nous vivrons là-bas les dernières années de notre vie, en toute quiétude. Avec le soleil, avec les promenades sur la plage. Et puis, nous serons ensemble, toi et moi. Qu’en dis-tu ? Si tu es d’accord, nous pouvons partir sans tarder. Demain sera le dernier jour de la croisière. Il restera une ultime excursion. Nous en profiterons pour descendre à terre et… nous disparaitrons. Nous nous évaporerons comme la fumée. Personne ne nous reverra. Le bonheur nous attend. Tu es d’accord ?

Elle gardait le silence. Elle respirait très fort, manifestement partagée entre l’espoir et le doute. Finalement, elle se décida à lui répondre.

— Oui… Je suis d’accord. Je pars avec toi…

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Le lendemain, le paquebot Sunrise Princess rentrait au port de départ. Les vacanciers furent invités à descendre et à repartir. Mais quand les membres de l’équipage firent le pointage, ils s’aperçurent avec surprise que deux personnes avaient disparu. Un homme nommé Daniel Farelle, une femme nommée Johanne Marche. Deux Français. Ils eurent beau fouiller et fouiller le paquebot, ils ne les retrouvèrent pas. Et personne ne les revit jamais.

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28 août 2024

L'homme qui revenait

 

Il revenait. En fait, non. Il ne revenait pas vraiment. Puisqu’il arrivait de nulle part et qu’il n’allait nulle part. Un peu compliqué. Ou alors un peu trop simple.

Il préférait hausser les épaules et regarder par la vitre de l’autobus. Il voyait défiler la campagne, les herbes jaunâtres, les arbustes. Curieux à découvrir après avoir plongé dans un univers urbain pendant des années. Il tira sur le revers de sa veste, puis sur le pantalon. Un petit sac reposait sur le siège voisin. Il laissa ses yeux glisser à l’intérieur du véhicule. Ce dernier était à moitié vide. Juste quelques personnes. La plupart avec un gros tas de bagages, contrastant avec lui-même qui n’avait que le sac.

Un peu plus loin, ils arrivèrent. L’autobus ralentit, puis s’arrêta. Les passagers se levèrent et firent tous les efforts pour descendre une à une les énormes valises. Lui, il restait à l’arrière, attendant de pouvoir passer. Quand il fut possible, il emprunta les marches en saluant le conducteur. Il posa pied à terre. L’air frais lui caressa la peau.

Tout de suite, il se trouva devant une sorte de portail. Par-dessus, une pancarte proclamait fièrement : « CAMPING DE L’OCÉAN ». Inutile de demander le pourquoi de ce nom. Il suffisait de tourner la tête vers la droite pour apercevoir l’océan en question. Des eaux qui s’étiraient jusqu’à l’horizon.

Il franchit le portail, en regardant à droite et à gauche. Le camping se composait de maisons blanches alignées sur les côtés. Un peu plus loin, on distinguait un terrain sur lequel se dressaient deux ou trois tentes. Pas davantage. En effet, l’endroit ne semblait pas abriter la foule. Rien de surprenant, puisqu’on était loin de la saison des vacances. Enfin, il admit mentalement que l’ensemble se révélait plutôt joli et il comprenait que des gens viennent se relaxer ici.

Il s’arrêta et tourna sur lui-même. Il cherchait une pancarte, ou n’importe quoi proposant une indication. Il n’aperçut qu’une enseigne improvisée, annonçant : « BAR-BUVETTE-RESTAURANT ». À défaut d’autre chose, cela ferait l’affaire. Il s’en approcha. Le bar était désert, naturellement. Il jeta le sac par terre et se jucha sur un tabouret. Il se frottait les mains avec nervosité, quand ses yeux accrochèrent enfin une pancarte. Il se pencha pour lire : « Camping de l’Océan : camping à la journée, à la semaine, au mois, à l’année. »

Il se redressa et demeura dubitatif pendant une bonne minute. Le temps qu’il fallut à une silhouette pour apparaître derrière le comptoir. Un homme, vêtu d’un pull léger, et exhibant un sourire très hospitalier, ou très commercial.

— Bonjour, monsieur, vous désirez ?

— Commençons par un café. Ce sera un bon début.

— Je partage votre avis !

La tasse de café atterrit devant le visiteur. Il y jeta le sucre, y plongea la cuillère. Cela se prolongea quelques instants. Soudain, il sursauta, en constatant que le serveur l’observait en souriant toujours.

— Eh bien, que se passe-t-il ?

— Rien, monsieur. En fait, j’aime beaucoup les gens qui tournent, et tournent, et tournent la cuillère dans le café, comme si le sucre ne voulait pas se dissoudre.

— Ah, je vous comprends, sourit-il. Oui, c’est un tic que je traîne depuis l’enfance. Mon papa me grondait déjà, mais ça n’a servi à rien.

— Vous avez fait une réservation ? À quel nom ?

— Heu, je vous demande pardon. Vous êtes barman, non ? Ici, c’est le barman qui demande aux gens s’ils ont une réservation ?

— Hélas, oui. En fait, je suis le directeur. C’est moi qui gère ce camping.

— Le directeur ? Et vous vous glissez derrière le bar ?

— Hélas, à nouveau. Dans une petite entreprise comme la nôtre, tout le monde doit mettre la main à la pâte. Il m’arrive de servir au bar, ou de ratisser les feuilles mortes. Pas le choix. On ne s’en sortirait pas autrement.

— Je comprends, je comprends. Pour vous répondre, non, je n’ai aucune réservation.

— Vous en voulez une ? Je peux ouvrir la réception pour vous enregistrer.

— Merci, merci. Mais pas pour le moment. Je venais ici pour rendre visite à quelqu’un. Je cherche madame Micheline Rodriguez.

— Désolé, nous n’avons personne de ce nom.

— Oh, pardonnez-moi, c’est de ma faute. En fait, elle a changé de nom. Elle s’appelle maintenant Micheline Rivière.

— Voilà qui change tout. Oui, elle est chez nous. Elle loue un mobile-home à l’année, avec son compagnon.

— Un mobile-home, un mobile-home ! Enfin, il y en a ras-le-bol de ces franglaiseries ! Mobile-home, room-service, dress-code : c’est quoi, ces machins ? On ne pourrait pas parler français ? À mon époque, on disait une maison en préfabriqué, et tout le monde comprenait. Ce n’était pas mieux ?

— Eh, je n’y suis pour rien ! s’esclaffa le directeur-barman. En attendant, si vous cherchez toujours Mme Rivière, sa « maison en préfabriqué » se trouve sur l’allée de droite, au numéro 5.

— Je vous remercie infiniment.

Il se penchait pour ramasser le sac et s’apprêtait à repartir. Mais une force instinctive le poussa à se retourner. Le directeur-barman se tenait accoudé au comptoir, les yeux rivés sur lui.

— Heu, puis-je vous demander pourquoi vous me regardez ? Parce que vous n’arrêtez pas de me regarder depuis mon arrivée ? J’ai oublié de me raser ?

— Non, non, vous êtes très bien rasé. Simplement… Je ne sais pas, c’est idiot, sans doute. Mais… Il me semble… Oui, il me semble vous avoir déjà vu. Quelque part, et voilà longtemps.

— J’en serais très honoré. Seulement, où et quand aurions-nous pu nous rencontrer ? Cela me paraît impossible.

— Oui, vous avez probablement raison. L’allée de droite, au numéro 5. Bonne journée.

L’homme quitta le bar et s’engagea dans la direction indiquée. Il marcha une centaine de mètres. Ensuite, il s’arrêta. Un carré de bois portait le numéro 5. Il s’approcha lentement.

Ainsi donc, c’était ça, un mobile-home. Une véritable maison, surélevée, avec quatre marches pour monter sur la véranda. Elle était longue et blanche. Devant la porte, une chaise pliable, deux chaises en bois, une table. Juste à côté, un parasol replié.

Il monta les marches. Mais parvenu devant la porte, il hésita. Bien sûr, il lui suffisait d’avancer d’un pas et de pousser le battant. Il n’osait pas. Il hésitait tant et tant qu’il recula et se laissa choir sur une des chaises. Il se tordait les mains. Il se sentait trembler. En réalité, l’envie qui l’habitait était simplement de faire demi-tour et de s’en aller. Il fit un effort. Un gros effort sur lui-même. Il avait voulu venir ? Il devait aller jusqu’au bout.

Il se redressa. Cette fois, il réussit à baisser la poignée et à pousser la porte. Toujours tremblant, il entra. L’intérieur était celui de toutes les maisons du monde. Il regarda à droite et à gauche. Soudain, un bruit. Une silhouette surgissait de la pièce voisine. Une femme. Très jeune. Avec des cheveux noirs. Elle se frottait les mains à l’aide d’une serviette. Tout en observant le nouvel arrivant, les yeux grand ouverts.

— Eh, qui êtes-vous ? Qui vous a permis d’entrer ?

Ce fut sa première réaction. La seconde fut de se taire et d’examiner l’homme qui débarquait, avec un effarement de plus en plus visible. Ce ne fut qu’après un long silence qu’elle parvint à articuler :

— Papa ?… Papa !… C’est toi ? C’est bien toi ?

— Oui, c’est bien moi, ma chérie.

— Papa, papa !

* * * * * * * * *

* * * * *

Elle se précipita sur lui, se jeta dans ses bras. Le père et la fille s’enlacèrent longuement et avec émotion. Ils mêlaient leurs respirations.

— Papa, papa, quelle joie ! Quelle surprise !

— Surprise ? Tu n’as pas reçu ma lettre, celle où je t’annonçais ma visite ?

— Oui. Mais on ne t’attendait pas aussi vite. La lettre venait de loin. Oh, papa !

Ils s’embrassèrent à nouveau, avec toujours la même émotion. Ensuite, le père leva la tête et il vit, dans l’encadrement de la porte, un petit garçon qui regardait la scène avec des yeux incrédules. Il s’écarta de sa fille et s’approcha, avec une infinie tendresse sur le visage. Il s’accroupit.

— Et toi, tu es le petit Julien, c’est bien ça ? Mon chéri, je suis ton grand-père. Ah, tu ne m’avais jamais vu auparavant. Oui, il est vrai que… que je n’ai pas été très présent jusqu’à maintenant. Mais je te promets que ça va changer. À partir d’aujourd’hui, ton grand-père sera là et il veillera sur toi. Tu vas à l’école ? C’est bien. Tu aimes le football ? Je t’emmènerai sur la plage pour faire des belles balades, et je te raconterai des histoires. Ah, mon chéri, si tu savais comme j’avais envie de te connaître, comme j’en mourais d’envie.

Il prit le gamin et l’embrassa. Il se redressa en soupirant.

— C’est merveilleux de revenir…

— Oui. Mais papa, explique-moi, où étais-tu passé pendant tout ce temps ? Dix ans ! Dix ans que tu es parti. Tu disais que tu allais faire le tour du monde. Je pensais que ça te prendrait six mois. Dix ans !

— Ma chérie, je te promets de tout te raconter. Mais pour l’instant, la priorité, c’est toi. Je veux savoir, pour me sentir rassuré. Voyons, qu’est-ce que c’est que cette idée de camping ? Vivre dans un camping ! Je ne savais même pas que c’était possible.

— Oui, oui, on te propose ici des mobiles-homes et des bungalows. Les bungalows sont plus chers. Alors, Roger et moi avons pris un mobile-home. Pratique : pas besoin d’acheter des meubles, et nous avons l’électricité et l’eau courante. Pour les déplacements, avec une bonne voiture, il va à son travail, je vais au mien et nous emmenons Julien à l’école. Je t’assure que nous sommes très bien et que nous ne regrettons absolument pas notre choix. Quand Julien sera un peu plus grand, nous prendrons peut-être un appartement en ville. On verra.

— Ta situation financière ? Dis-moi la vérité : tu ne manques de rien ? Je veux en être sûr.

— Eh bien, sois-en sûr. Roger a un bon boulot et moi aussi. Nous pouvons compter sur une certaine marge de sécurité. Je te répète que si nous avons pris un camping à l’année, c’est par choix, et non par nécessité

— Tu me fais plaisir. Je ne pourrais pas supporter de te savoir en difficulté. Et la santé ? Ton asthme ?

— J’ai toujours les médicaments, et l’inhalateur. Un docteur me suit et Roger se montre très attentif.

— Ah, ce foutu asthme ! Quand tu étais petite, j’en faisais des angoisses à devenir chauve.

— Mais papa, et toi-même ? Quelle est ta situation ? De quoi vis-tu ?

— J’ai pris ma retraite, l’année dernière. Ma pension n’est pas terrible, mais je me serre la ceinture et je m’en sors.

— L’année dernière ? Et c’est aujourd’hui seulement que tu viens ? Pourquoi ?

— Ma chérie, je ne voulais pas te déranger. Tu devais faire ta nouvelle vie. Un vieux schnock tel que moi aurait pu t’encombrer.

— Tu es fou ? Tu aurais dû venir. Nous t’aurions très bien reçu. Roger a très envie de te connaître.

— Oui, oui. Et puis, le désir de voir Julien été plus fort. Je devais rencontrer mon petit-fils, l’embrasser, jouer avec lui. Alors, je me suis décidé et… me voici.

— Oui, te voici. C’est une joie immense. Voyons, papa, qu’as-tu fait pendant toutes ces années ? Dix ans à parcourir le monde ! Tu sais, j’ai bien reçu tes cartes postales. D’Argentine, d’Australie, de Corée. J’en ai gardé quelques-unes. Elles doivent être dans un tiroir.

— Ah oui, mes fameuses cartes postales. Heureux qu’elles t’aient fait plaisir.

— Raconte-moi tes voyages, tes aventures ! J’ai hâte de savoir.

— Ma chérie, je te promets de répondre à tes questions. Tu auras droit au récit complet de mes pérégrinations. Mais pour l’instant, je me sens surtout heureux de te revoir, après si longtemps. Ma petite fille chérie, ma petite fille chérie… Si tu savais comme je t’ai aimée… Maintenant, je serai franc, je ne sais pas trop ce que je vais faire. Je débarque presque à l’improviste.

— Viens ici ce soir. Tu dîneras avec Roger et Julien. Ce sera une très belle soirée.

— Sûrement. Et après ? Devrais-je aller en ville pour trouver une chambre d’hôtel ?

— Oh non, tu peux en trouver une dans ce camping. En cette saison, beaucoup de logements sont vides. Rends-toi à la réception et demande quelque chose pour cette nuit. On t’en donnera un. Tu dormiras à l’aise. Roger s’occupera de payer.

— Il n’en est pas question ! Je suis sans doute un modeste retraité, mais je peux encore subvenir à mes besoins.

— Comme tu voudras. Et ensuite, tu comptes rester ?

— Je n’en sais trop rien. Oui, je pourrais rester un jour, ou deux. J’aimerais prendre Julien et l’emmener en promenade, pour être avec mon petit-fils. Simplement ça.

— Bien, sache que tu ne nous déranges pas du tout, au contraire. Et n’oublie pas : tu dois absolument me raconter ce que tu as fait pendant ces dix années, loin de moi.

— Oui, oui. Je vais aussitôt à la réception. Garde mon sac. À tout à l’heure.

Il sortit. À l’extérieur, il s’arrêta, pour souffler et passer la main sur ses cheveux. Il s’aperçut qu’il tremblait toujours. Puis il marcha

* * * * * * * * *

* * * * *

Il ne se rendit pas à la réception, mais directement au bar, puisqu’il savait déjà que le directeur se trouvait là. En effet, il était là, derrière le comptoir.

— Rebonjour, monsieur. J’ai bien vu la maison de Mme Rivière. J’ai oublié de vous dire qu’elle était ma fille. Nous nous étions quittés depuis longtemps. Ce fut un moment très agréable.

— Votre fille ? Je m’en réjouis, et aussi que vous l’ayez revue. Vous avez quelque chose à me demander ?

— Ma fille m’a proposé de rester, pour un jour ou deux. Auriez-vous un logement ? Heu, si ça pouvait être pas trop cher, ça m’arrangerait. Je suis retraité et… vous comprenez…

— Oui, je comprends. J’ai pas mal de retraités parmi ma clientèle.

Puis le directeur-barman reprit le silence, et le regarda directement. Cela ne dura que quelques secondes. Quelques secondes sous la brise océanique.

— Bien, monsieur, vous ne pensez pas qu’il serait temps de se parler… franchement ?

— Heu, je ne saisis pas… Que voulez-vous dire ?

— Monsieur, quand vous êtes arrivé tout à l’heure, j’ai tout de suite pensé que votre tête me disait quelque chose. J’avais vaguement l’impression de vous avoir déjà vu. En fait, j’en étais à peu près sûr, mais je ne parvenais pas à déterminer le quand, et le où. Quand vous êtes parti, j’ai réfléchi, réfléchi. À force, j’ai fini par situer. Voyons, vous étiez dans quelle prison ? Celle de la capitale ? Celle de la banlieue ? Plutôt la première, c’est là que j’ai dû vous croiser.

En entendant ces paroles, l’homme sursauta brutalement. Il demeura figé sur place. Son cœur battait à lui rompre la poitrine. Le directeur du camping fut obligé de le rassurer sans tarder.

— Allons, allons, monsieur, ne vous inquiétez pas. Vous pensez bien que je ne parlerai de ça à personne. De même que je ne parle à personne de mon cas.

— Alors, vous aussi, vous…

— Oui, moi aussi. Cinq ans de condamnation. Au bout de trois ans, ils ont estimé que j’étais devenu assez gentil pour replonger dans la société et ils m’ont accordé la conditionnelle.

— Et on vous a engagé ici ? En dépit de ça ?

— Je n’ai jamais su si le directeur du camping ignorait mon passé, ou s’il a fait semblant de ne pas savoir. Je penche pour la deuxième hypothèse. Toujours est-il qu’il a accepté de me prendre en tant qu’employé. Trois ans après, il est décédé et c’est moi qu’on a désigné pour devenir directeur. Belle promotion sociale, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas. Je suppose. Moi, on m’a condamné à dix ans. Ainsi que tous mes complices… Enfin, mes copains. Au bout de quatre ans, j’ai atteint la soixantaine. On a considéré que j’étais trop vieux pour loger en prison. Avis que je partage absolument. Moi aussi, on m’a mis en conditionnelle. Une fois à l’extérieur, j’ai trouvé un boulot de veilleur de nuit. Dans un quartier infâme et dangereux. J’ai failli me faire agresser plusieurs fois. Et pour un salaire misérable. Deux ans. Le temps d’atteindre l’âge de la retraite. Je l’ai prise. Maintenant, j’ai ma petite pension.

— Et vous êtes revenu ?

— Oui, je désirais ardemment revoir ma fille, après si longtemps, et découvrir mon petit-fils.

— Heu, cela ne me regarde pas, évidemment, mais votre fille sait-elle que… ?

— Non, non. Elle croit que je viens de passer dix ans à faire le tour du monde. C’est ce que je lui disais dans mes courriers. Je lui faisais même envoyer des cartes postales. Je contactais des gens par Internet et je leur demandais d’envoyer à ma fille des cartes postales de divers pays, signées de mon nom. Elle était si contente qu’elle n’a pas remarqué que l’écriture n’était jamais la même.

— Vous lui racontiez que vous faisiez le tour du monde alors que vous étiez en prison ? Bravo. Et là, vous venez de lui dire la vérité ?

— Hélas, non. Je venais pour ça. J’ai fait le voyage pour ça. Je voulais tout lui raconter. Mais quand je me suis trouvé face à elle…

— Vous n’avez pas osé, n’est-ce pas ? Ah, je connais ça ! Cher monsieur, il faudra bien un jour ou l’autre. Elle finira par le savoir. Il serait préférable qu’elle l’apprenne par vous.

— Oui, je le sais bien. Je vais rester. Je vais renouer le contact. Rétablir la confiance. Quand je sentirai que le moment sera favorable, je lui parlerai et… je lui dirai tout. J’espère qu’elle ne me rejettera pas. C’est la seule chose que je craigne désormais. Les autres, je m’en fous complètement. Mais si ma fille me rejetait, je ne pourrais le supporter.

— J’espère que tout se passera bien. Pour la part, vous le voyez, je ne m’en suis pas trop mal sorti. J’ai eu de la chance. Bon, vous désirez un mobile-home pour cette nuit ? On va s’arranger.

— Merci. Maintenant que j’y pense, et sans vouloir abuser de quoi que ce soit, vous n’auriez pas aussi un petit boulot ? Ma retraite est vraiment très basse. Je prendrai n’importe quoi, même s’il s’agit de nettoyer les toilettes.

— Malheureusement, ce ne pourra être qu’à mi-temps. En dehors de la saison, nous n’avons pratiquement personne.

— Aucune importance. En rajoutant ça à ma petite pension, je devrais m’en sortir.

— Alors, passez la soirée avec votre fille et revenez demain matin. Je vous attendrai.

— Merci, monsieur. Merci sincèrement.

Il s’éloigna du bar et retourna vers le mobile-home de sa fille. Il remarqua bientôt que son pas était devenu plus léger. L’homme qui revenait était enfin revenu.

22 août 2024

Au bout de la véranda

 

Les restes du déjeuner traînaient encore sur la table. Du poisson grillé, du riz, des miettes de pain. Et aussi la théière, et les deux tasses désormais à moitié vides. Avec le sucre en poudre, juste à côté.

L’homme soupira, car la chaleur tropicale se révélait suffocante. Il tourna la tête. Au bout de la véranda, il observa l’encadrement formé par la dernière colonne et, à travers ce dernier, le ciel immensément bleu. Au loin, il devinait la mer. D’ailleurs, l’air salé parvenait jusqu’à la table.

— Tu as bien mangé ma chérie ?

En face de lui, la petite fille agitait ses épaules, comme pour une curieuse danse enfantine.

— Oui, papa, c’était bon. Mais tu manges ici aujourd’hui ? D’habitude, tu le fais à ton travail et je mange chez les voisins.

— Et ça te plaît, n’est-ce pas ? Tu profites de la cuisine de Mme Delmas. Surtout, tu peux passer l’après-midi à jouer avec le petit Vincent. Voilà ce que tu aimes le plus : t’amuser avec Vincent. Bah, je suis content que tu aies trouvé un garçon de ton âge pour partager des bons moments. Mais aujourd’hui, malheureusement pour toi, c’est non. Tu vois, je reste à la maison et tu dois y rester avec moi. Pour ton malheur.

— Alors, tu ne travailles pas aujourd’hui ? »

— Ma chérie, s’esclaffa-t-il, tu devrais savoir que je travaille sans arrêt ! Je ne fais rien d’autre. À part veiller sur toi. Seulement, aujourd’hui, j’ai amené mes dossiers à la maison et c’est ici que je vais les étudier. Disons que ça me permettra de respirer et que j’en avais bien besoin. Quant à toi, tu as ton nounours ?

— Oui, dans la chambre.

— Dès que tu auras fini, vas le rejoindre. Tu lui fait un gros bisou de ma part. Tu pourrais faire la sieste avec lui, ou bien jouer à je ne sais quoi. Je te fais confiance. Je m’occuperai de débarrasser la table. Ensuite, je m’installerai à l’ombre et j’ouvrirai mes dossiers.

— On n’ira pas sur la plage ?

— Je crains que nous n’ayons pas le loisir. En fin d’après-midi, peut-être. En soirée, on essaiera de passer chez les voisins et tu pourras passer quelques minutes avec Vincent. Tu es d’accord ?

— Oui, papa.

— Alors, vas-y.

La petite fille sauta de la chaise. Elle franchit la porte, traversa la pièce et disparut dans la chambre. L’homme l’imagina en train de s’emparer du nounours et de le serrer contre son cœur.

Il soupira et d’un geste lent, il se versa une nouvelle tasse de thé. Il tira aussi sur le col de sa chemise. Heureusement, le toit de la véranda le protégeait des rayons agressifs du soleil. Sinon, il aurait été aveuglé. La journée était vraiment à la limite du supportable. Un nouveau soupir. Puis il il eut l’idée, ou plutôt le réflexe, de tourner la tête vers la gauche.

Il s’immobilisa. À l’extrémité de la véranda, une silhouette se dressait. Comme si elle venait de se matérialiser. Comme si elle arrivait de nulle part. Un seul regard lui permit de la fixer sur sa rétine. Un homme, d’une trentaine d’années, brun. Il portait une chemise claire, un pantalon. Au bout du bras droit, une sorte de sacoche.

L’homme en train de manger ne dit pas un mot, et le visiteur non plus. Il se regardèrent un moment, sans bouger. Puis l’homme qui mangeait se décida à réagir. Il se tourna vers la porte, vers la maison.

— Ma chérie, ma chérie, viens ici.

Un instant après, la petite fille sortait de la chambre et revenait sur la véranda. Un regard à gauche lui permit de voir à son tour le visiteur. Elle se tourna à nouveau vers son père, avec un petit visage interrogateur. Le papa avait déjà saisi un ballon et le lui mettait entre les bras.

— Ma chérie, tu sais ce que tu devrais faire ? Prends ce ballon et va sur la pelouse. Tu sais, juste à côté. Tu t’amuseras bien. Après déjeuner, ça fait du bien. Alors, vas-y.

— Mais papa, tu m’avais dit de rester dans la chambre…

— Voyons, ma chérie, quand je t’interdis d’aller sur la pelouse, tu te fâches. Et quand je t’autorise à le faire, tu te fâches aussi. Tu es vraiment une drôle de petite fille. Allons, vas-y et amuse-toi bien.

Toujours dubitative, elle remonta la véranda et disparut sur la droite, en direction de la fameuse pelouse. Le silence retomba. La chaleur également.

Le visiteur se décida enfin à bouger. Il descendit sur le sol de la véranda et la remonta à son tour, en sens inverse, pour s’approcher de la table. Ses pas étaient lents, et réguliers. Il s’arrêta à un mètre et demi.

— Bonjour, monsieur. La demoiselle de la réception m’a dit que je vous trouverai ici.

— Elle vous a bien dit.

— Alors, je… Enfin, j’ai comme l’impression que vous attendiez plus ou moins ma visite.

— Vous, je ne sais pas. Je ne vous connais pas. Mais je savais que quelqu’un viendrait. C’est aujourd’hui, et c’est vous. Disons que ce n’est pas plus mal.

— Vous savez donc qui je suis ?

— Savoir, non. Mais je subodore que vous êtes un employé quelconque de l’ambassade. Pardonnez-moi de ne pouvoir être plus précis.

— Il n’y a rien de mal. Oui, je suis attaché à l’Ambassade de France. On m’a désigné pour venir vous trouver et discuter avec vous. Alors, me voici…

— La France…, murmura l’homme. Ah oui, c’est loin maintenant…

— Oui, à quinze mille kilomètres. Vous avez la nostalgie ?

— Quelquefois. Vous pouvez vous asseoir, si vous le désirez.

Le visiteur se laissa tomber de l’autre côté de la table, à la place qui était auparavant celle de la petite fille. Il s’assit en déposant la sacoche.

— Vous voulez du thé ? Il est encore chaud. Le sucre est ici.

— Je vous remercie.

Le visiteur prit la théière et se versa une tasse. Il tourna la cuillère en silence. Il leva la tasse et but une gorgée.

— Très bon, en effet, commenta-t-il. Thé à la vanille, je crois.

Ensuite, il se pencha pour prendre la sacoche et l’ouvrir. Rapidement, il en sortit quelques dossiers qu’il posa sur la table.

— Bien, puisque vous savez qui je suis et que vous attendiez ma visite, nous allons gagner du temps. Je suis envoyé par l’Ambassade de France. Pour vous remettre quelques papiers qui vous concernent. Je vous demande bien vouloir les lire, posément et attentivement. Simplement parce qu’ils vous concernent. Tenez, voici ce dont je parlais.

Par-dessus la table, il tendait une chemise en carton bleu, contenant plusieurs feuilles imprimées. L’homme la saisit, l’étala et l’ouvrit. Il prit un à un les feuillets. Ses yeux parcouraient les lignes. Quand il eut fini, il ne retenait pas grand-chose. En fait, il ne gardait à l’esprit que deux éléments : l’intitulé des feuillets qui incluait le numéro d’une chambre du Tribunal Correctionnel de Paris, et un bout de phrase qui parlait de « l’abandon des poursuites ». Il reposa les papiers, sans un soupir.

— Avez-vous bien lu ? demanda l’attaché. Avez-vous bien compris ?

— Oui, je crois avoir compris. Alors, la justice française n’a plus rien à me reprocher ? Elle me blanchit, comme on dit.

— C’est l’expression qu’on emploie, en effet. Cela ne semble pas vous réjouir.

— Pourquoi me réjouir ? Avant, j’étais un méchant, un affreux, un sale bonhomme. Maintenant, plus rien de tout ça. Un simple coup de brosse et tout ce qu’on me balançait à la figure disparaît. En réalité, ce qui me surprend davantage, c’est ce qu’on me faisait subir auparavant. Qu’avais-je fait de mal pour mériter cette indignité ? On voulait me prendre ma fille. Alors, je me suis enfui à l’étranger avec elle. Que pouvais-je faire d’autre ?

— Monsieur, je pense qu’il y avait autre chose à faire. Mais je ne suis pas ici pour porter des jugements. En ce qui me concerne, on m’a mandaté pour vous apporter cette information, et puis pour discuter avec vous, ou du moins essayer.

— Discutons, discutons… Ainsi donc, plus de poursuite. La justice française ne me recherche plus. La justice française ne me considère plus comme un délinquant.

— Tout à fait exact. À compter de ce jour, vous pouvez donc retourner en France et y reprendre… disons une vie normale. Je me sens heureux de vous apporter cette bonne nouvelle. Je vous assure que, généralement, quand je me rends chez les gens, je leur annonce des nouvelles un peu plus… négatives.

— J’imagine. Donc, si je le désire, je peux monter dans un avion et retourner en France ? À mon arrivée, aucun policier ne m’attendra pour me passer les menottes ?

— C’est cela, et vous pourrez aller et venir à votre guise.

— Oui, oui…

L’homme garda le silence un moment. Il regardait au loin, vers le ciel immensément bleu. Ensuite, il rouvrit la bouche.

— Et… Heu, ma fille ?

À ce moment, l’attaché ne put dissimuler son embarras.

— Eh bien, concernant votre fille, malheureusement, je n’ai reçu aucune instruction complémentaire. Les éléments qu’on m’a remis et que je vous transmets parlent de vous et de vous seulement.

— Ah, je m’en doutais bien ! Je peux retourner en France et on me laissera passer, et me déplacer, etc. Magnifique. Mais ma fille, quant à elle, me sera immédiatement retirée. On la logera dans un foyer, en attendant de lui trouver une famille d’adoption. Je ne la verrai plus.

— Voyons, monsieur, vous noircissez le tableau, et de façon volontaire, je le crains. Rien n’est perdu pour vous. Oui, votre fille sera probablement prise en charge par l’aide sociale à l’enfance. Mais vous aurez la possibilité de défendre vos droits. Vous engagerez un avocat, vous réclamerez la garde.

— Ah, que je vous remercie ! Enfin, mon bon monsieur, vous connaissez parfaitement mon dossier. Quand j’ai compris qu’on allait me retirer ma fille, je l’ai prise par la main et je me suis enfui à l’étranger. Je me souviens de ce jour où nous avons franchi la frontière belge. Ensuite, un avion nous a amenés ici, dans ce pays, où nous essayons de refaire notre vie. Oui, je suis parti au bout du monde pour échapper à la justice française. Alors, je vous le demande sans détour : croyez-vous qu’un tribunal, un seul tribunal, osera me confier la garde de ma fille après ça ? Vous savez parfaitement que non. Je suis grillé auprès des juges. Si je retourne là-bas, je dis instantanément adieu à ma fille.

— Voyons, je ne partage pas votre pessimisme. Tentez votre chance. Allez en France, présentez-vous devant la justice, expliquez pourquoi vous avez agi ainsi. Dites que votre fille a besoin de vous, etc. Pourquoi ne parviendriez-vous pas à convaincre les tribunaux ? J’en ai connu qui partaient de bien plus loin que vous et qui finissaient par obtenir gain de cause. Vous devriez essayer.

— Monsieur, j’ai déjà essayé. Le résultat, vous le connaissez. Ma fille allait partir vers un foyer. Je n’ai eu d’autre alternative que de la prendre et de m’enfuir avec elle. De m’enfuir jusqu’ici, jusqu’à cette petite maison où nous vivons modestement.

— Alors, vous refusez ?

— J’aimerais beaucoup accepter. J’aimerais tant. Ce serait merveilleux pour moi de voir ma petite chérie grandir en France. Mais je vous le répète : j’ai déjà essayé. Je ne souhaite pas recommencer. Ainsi donc, oui, je refuse.

— Il est inutile que je tente de vous convaincre ?

— Me convaincre de quoi ? Si j’avais la moindre chance, la plus petite, je me lancerai. Seulement, voilà bien longtemps que mon cas a été réglé, et jugé. Ma fille restera avec moi. Ici.

L’attaché hésita un instant. Son embarras était palpable. Mais il avait une tâche à accomplir. Il mit la main à la poche et sortit un rectangle de bristol.

— Tenez, monsieur, je vous laisse mes coordonnées. Si vous avez quoi que ce soit à me dire, appelez-moi. Quel que soit le jour et quelle que soit l’heure, je vous répondrai, et nous discuterons. Je demeure ouvert à toute conversation.

— Je vous remercie. Il n’y a rien de personnel dans mon attitude. Vous faites votre travail et il me semble que vous le faites très bien. Si d’autres que vous l’avaient fait aussi bien, je ne serais peut-être pas ici.

— Oui, oui…

L’attaché remit ses dossiers dans la sacoche et se leva. Il tourna les talons et marcha vers le bout de la véranda. Là, il s’arrêta et se retourna.

— Un bien bel endroit que vous avez trouvé, et une belle vue. Je comprends que vous n’ayez pas envie de repartir.

— Il y a d’autres raisons qui me poussent à rester, mais celle-ci est bonne, en effet.

L’attaché tourna vers la droite et disparut. L’homme demeura seul. Il voulut se servir une nouvelle tasse, mais la théière était vide. Il la reposa, d’un geste résigné. Ensuite, un instinct lui fit mouvoir la tête. Au bout de la véranda, la petite fille apparaissait. Elle se tenait debout, avec le ballon entre les bras. Elle le regardait, et le visage enfantin exprimait l’interrogation, et une vague inquiétude.

— Papa, papa, que se passe-t-il ?

Il se leva et alla la rejoindre. Il se pencha avec un pâle sourire.

— Il ne se passe rien, ma chérie.

— Qui était ce monsieur ?

— Ce monsieur travaille à l’Ambassade de France. Il est venu me faire signer des papiers. Les grandes personnes n’arrêtent pas de signer des papiers. Quand tu seras grande à ton tour, tu en signeras aussi.

Il la prit par les épaules et la regarda avec tendresse.

— Tiens, puisqu’on parle de toi, j’ai réfléchi ces derniers jours. L’heure est venue d’aller à l’école. Il est temps.

— Papa…

— Ma chérie, il le faut. Tu as l’âge maintenant. Je te laisserai jouer avec le petit Vincent. De mon côté, je chercherai une école, propre, avec un bon enseignement et surtout pas trop loin de la maison, afin de pouvoir t’y emmener le matin. Tu verras, tu seras bien. Tu apprendras plein de choses intéressantes, tu te feras de nouveaux copains et de nouvelles copines.

La petite fille se résigna avec un soupir. Mais elle serrait les lèvres et ne disait pas un mot. L’homme la prit par le bras et l’emmena devant la bâtisse. À cet endroit, une pente descendait doucement vers la plage. Au loin, l’immensité de l’océan, jusqu’à l’horizon. Le soleil et la chaleur écrasaient le panorama. L’homme respira profondément.

— Ma chérie, c’est beau. N’est-ce pas que c’est beau ?

— Oui, papa…

Le père et la fille restèrent un long moment debout, à observer le merveilleux spectacle qui s’offrait à eux. Puis, l’homme se pencha vers la fillette. Il murmura à son oreille :

— Ma chérie, si j’avais dû choisir entre toutes les petites filles du monde, c’est toi que j’aurais choisie...

19 mars 2024

L'histoire de la Cache la Poudre

 

La rivière jaillissait du tournant, effectuait un ample arc-de-cercle et venait s’écouler avec force juste devant les arbres. Au loin, tout au loin, les Montagnes Rocheuses se dressaient, avec les crêtes blanchies par des neiges éternelles. Paysage grandiose, dans lequel on se sentait tout petit.

La rivière. En arrivant, Danny avait découvert qu’on l’appelait la Cache la Poudre. Nom étonnant, et qui l’avait logiquement étonné. Il avait cherché à savoir, par curiosité. On lui avait raconté que, bien longtemps auparavant, des trappeurs venus du Canada français avait été contraints de cacher leur poudre à canon quelque part, sur les rives. Depuis, on l’appelait ainsi : la rivière Cache la Poudre.

Joli. Mais une légende, naturellement. Comme les trois-quarts des récits qui couraient sur les contreforts des Montagnes Rocheuses. Tout était légende dans cet immense pays. Que pouvaient faire les gens ? Une contrée d’une taille démesurée, et on n’y trouvait que des hautes herbes et des chamois. Alors, on forgeait des légendes, puisqu’il fallait bien remplir le vide.

Danny se frottait le visage en soupirant. Il était là, au bord de l’eau. La rivière se répandait devant lui, avec une puissance qui s’exprimait par un bruissement consistant. Les odeurs des arbres et des feuilles lui emplissaient le nez. Bref, pour résumer, la rivière s’appelait la Cache la Poudre.

Sauf qu’il n’était pas là pour faire de la toponymie. Mot dont il ignorait d’ailleurs la signification. À l’instant présent, il était là pour pêcher, ou essayer de pêcher. Il tenait sa ligne dans la main gauche et il la réglait avec la droite. Elle sortait de sa paume, descendait en oblique et plongeait dans les eaux. Au fond, hors de portée du regard, le hameçon devait reposer sur les pierres englouties. Par-dessus tout cela, le chant de la Cache la Poudre résonnait haut et fort.

Pas assez, cependant, pour couvrir certaines choses. Il dut lever la tête. Quelqu’un le hélait depuis les tertres, sous la voûte des arbres.

— Danny, Danny, viens manger ! C’est prêt !

Il ne put réprimer un tressaillement de contrariété, du genre de celui qui entend ça trop souvent et ne peut pas toujours répondre. Sur le tertre, il reconnaissait la silhouette de Warren, avec son large chapeau.

— C’est ce que je veux : manger. Voilà pourquoi je pêche.

— Pêcher quoi ? Tu ne vas rien attraper, comme d’habitude. Viens plutôt goûter mon repas.

— Ton repas… Encore ces infâmes haricots. Non, je vais sortir un beau poisson, bien brillant et bien frais. Et je ferai enfin un vrai déjeuner, comme dans les restaurants des villes. Attends un moment et…

— Arrête de radoter, tu es le plus mauvais pêcheur du monde. Laisse tomber et viens.

Danny laissa échapper un soupir résigné. Puis il chercha et trouva : un tronc juste derrière lui, avec une branche basse et épaisse. C’est à cette dernière qu’il attacha le bout de la ligne, en la nouant avec soin. Il tira un coup pour s’assurer qu’elle était bien fixée. Elle l’était. À l’autre bout, elle disparaissait dans les flots gazouillants. Il haussa les épaules et se mit à gravir la pente.

En haut, il fut reçu par la fumée montant d’un feu de camp, et par une odeur de nourriture. Les flammes crépitaient sur les brindilles. Une frondaison de branches leur procurait une sorte de toit naturel. Warren se tenait à côté, accroupi. Un peu à l’écart, il voyait trois chevaux et une mule. Les chevaux leur servaient à se déplacer, la mule à transporter leur matériel. Tout près, la silhouette de Peter, qui s’occupait des bêtes.

Danny s’assit par terre, avec regret. En effet, il respirait l’arôme des haricots, et ces derniers n’étaient pas aussi infâmes qu’il l’avait supposé : ils étaient pires. Il ne pouvait plus dissimuler sa saturation.

— Warren, ça devient insupportable. C’est infect, je ne peux me montrer plus clair. Comment pouvons-nous survivre en mangeant cette horreur ?

— Mais nous somme en pleine montagne. Alors, si tu as une meilleure recette…

— Oui, je vais attraper un beau poisson et on fera enfin un repas digne de ce nom.

— Bon Dieu, puisque je te répète que tu ne pêches jamais rien ! Et aujourd’hui pas plus que d’autres jours. Tu feras comme d’habitude : tu boufferas les haricots.

Peter approcha et s’assit à son tour. Il renifla aussi. Contrairement à Danny, il ne montra aucun rejet. Au contraire, il transféra une partie de la poêle dans une assiette d’étain et l’entama avec appétit. Naturellement. Quand on se trouve en pleine nature sauvage, que faire ? Il faut bien survivre. Et c’était justement ce qui tarabustait l’esprit de Danny. Pourquoi toujours survivre ? Pourquoi ne pas vivre ? Avec résignation, il prit une portion dans sa propre assiette et il surmonta sa lassitude en avalant.

— Au moins, savons-nous où nous allons ?

— Au fort.

— Lequel ?

— Le même que d’habitude.

— Et on fera la même chose que d’habitude ? Vendre quelques peaux et louer nos services de cavaliers ? Juste pour quémander une poignée de dollars qui nous permettront de tenir deux semaines de plus.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu fais une crise ?

— Je n’en suis pas très loin. Enfin, quelle vie menons-nous ?

— Celle de trois hommes qui sont venus dans l’Ouest. Nous savions ce qui nous attendait, non ?

— Nos chevaux en étaient plus conscients que nous, j’en ai la certitude. Nous étions des aventuriers aveugles et sourds. Et maintenant…

Danny n’eut pas le temps de poursuivre. Peter venait de se redresser. Ou plutôt, il venait de bondir sur ses pieds. Et il allongeait le bras.

— Regardez, regardez ! Je n’aurais jamais cru ! Je ne pensais pas une seconde que Danny allait attraper quelque chose. Et pourtant, et pourtant !

Danny tourna la tête. Un geste mécanique, car il ne comprenait pas ce qui arrivait. Mais quand il vit, il sursauta à son tour. En bas, au bord de la rivière, la ligne de pêche se tendait, s’étirait, avant de se perdre dans l’eau, quelques mètres plus loin. Impossible de s’y tromper.

— Oui, ça mord, ça mord !

Toujours incrédules, mais enthousiastes, ils quittèrent le feu de camp et dévalèrent la pente en courant comme des dératés. Ils atterrirent littéralement sur la rive.

— Attention, attention, ne la cassez pas !

Ils retinrent leur précipitation. Warren et Peter laissèrent Danny s’occuper de « sa » ligne. Il la saisit fermement et fit le geste de tirer dessus.

— Pas trop fort, pas trop fort ! supplia Peter. Tu risques de la briser.

Danny comprit le conseil. Il tira avec moins de fureur. Il faisait venir la ligne à lui. Main droite, main gauche. Le mince fil s’étirait et s’enfonçait sous le flot. Il était tendu, et bien tendu.

— Ah, les amis, je peux vous dire qu’il est gros ! Il est énorme ! Quel poisson ! Nous en avons pour deux jours entiers à manger !

Il tirait, et tirait encore. Là-bas, la surface de l’eau commençait à s’agiter. Tous saisissaient que le terme approchait.

— On y est, on y est !

En effet, quelques secondes plus tard, l’eau s’écartait et une forme en jaillissait. Les trois hommes auraient dû pousser un cri de joie. Or, pas un son ne sortit de leurs bouches. Ils restèrent silencieux et immobiles. Le moment qui s’annonçait exultant basculait vers le tragique.

Au bout de la ligne, il y avait quelque chose, accrochée par l’hameçon. Mais la chose ne ressemblait pas à un poisson. Elle était plus longue qu’un goujon, elle exhibait du tissu, elle traînait deux jambes. En attendant, elle flot-tillait à l’extrémité du mince fil.

— Mais qu’est-ce que c’est ? articula Danny.

— Cela me semble clair, répondit Peter. Une petite fille…

— Une quoi ?

— Oui, je crois bien qu’il s’agit d’une petite fille.

Peter entra carrément dans la rivière, sans se soucier de se mouiller. Ses deux compagnons le suivirent. Ils approchèrent de la forme flottante. Leur cœur se serra. De près, plus aucun doute possible. L’hameçon avait accroché un corps humain. Celui d’une fillette. Elle devait mesurer un mètre et trente centimètres, à peu près. Elle portait encore une petite robe jaune. En revanche, ses pieds minuscules avaient perdu les chaussures. De l’autre côté, des cheveux blonds ondulaient sur l’onde.

— Incroyable, murmura Danny. Mais qui est-ce ?

— Une petite fille. Morte. Elle a été tuée, il suffit de voir ses blessures.

— Tuée par qui ?

— Les Indiens, probablement. C’est ce que semble indiquer la forme des blessures. Je suppose qu’elle devait voyager avec ses parents. Elle était trop petite pour voyager toute seule. Les Indiens ont dû les attaquer. Ils ont tué la gamine et l’ont jetée à la rivière. Le corps a dérivé jusqu’ici.

— Et il s’est pris à notre ligne… Je n’en reviens pas… Il y avait une chance sur cent pour que ça arrive… Elle était si petite, si mignonne… Je l’imagine en train de jouer dans l’herbe, en chantonnant… Elle méritait de vivre, de grandir. Au lieu de ça, elle finit comme un ballot sur une rivière… Quelle injustice…

La pitié étreignait Danny. Il ne pouvait détacher le regard du petit corps, de la petite robe, des petits pieds. On aurait dit une poupée abandonnée, sauf qu’elle était faite de chair. Plus aucune pensée pour le poisson, plus aucun regret. Il ne restait que ce petit corps sans vie.

Avec un soupir, il s’apprêtait déjà à le prendre dans ses bras. Peter l’en empêcha brusquement. Ce qui le surprit, évidemment.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Tu le vois bien. Je la sors de l’eau. Il faut l’enterrer.

— Tu es fou ! On doit partir d’ici, et vite !

— Voyons, nous ne pouvons pas laisser cette malheureuse comme ça. Elle mérite d’être enterrée dignement. Un trou par terre, une croix. Enfin, n’importe quoi. Mais on ne peut pas l’abandonner derrière nous.

— Danny, tu dois te secouer. Si cette fillette a été tuée par les Indiens, ils doivent encore traîner dans le secteur. Nous sommes en danger. Nous devons déguerpir sur le champ.

Danny tenta bien de discuter. Mais ses deux compagnons l’écartèrent pour prendre sa place. Warren tenait le petit corps et Peter s’emparait de la ligne. Le deuxième trancha le mince fil avec un couteau. Le premier lâcha la gamine. La suite se révéla une image déchirante. La petite fille se remit à flotter sur les flots. Elle ondula, et c’est ainsi que la rivière l’emporta. Elle disparut un peu plus loin. Mais Danny gardait en mémoire la robe et les cheveux. Une enfant méritait autre chose…

— Dépêchons-nous, il faut partir !

Peter et Warren remontèrent la pente. Danny fit l’effort de les suivre. Il demeurait hébété. Au sommet, ils ne se donnèrent pas la peine de finir le repas. Un coup de pied pour disperser le feu et les haricots. Puis ils reprirent les chevaux et partirent au galop. Tout en chevauchant, Danny voyait et revoyait le petit corps charrié par la Cache la Poudre.

* * * * * * * * *

* * * * *

Ils chevauchèrent tout l’après-midi. Ils ne s’arrêtèrent que vers le crépuscule. Ils auraient pu prolonger le déplacement, mais ils venaient de trouver un coin favorable pour camper.

— Restons ici, dit Warren. Ce soir, pas de feu. Les Indiens pourraient le voir. Nous devrons manger froid. Bah, ça nous est déjà arrivé. Et aussi de ne pas manger du tout.

— Tu crois que les Indiens nous ont suivis ? s’inquiéta Peter.

— Bien possible. Nous avons fait pas mal de bruit en partant ! Nous garderons nos armes à portée de main.

Ils mirent pied à terre. Le campement fut vite dressé. En fait, simplement improvisé. Quand le soleil déclinant commença à laisser tomber l’ombre sur les montagnes, ils étaient assis, en train d’ingurgiter de la nourriture froide. Juste à côté, les flots de la Cache la Poudre continuaient à chanter. Ils mangeaient en silence. Le plus silencieux était Danny. Il n’avait plus prononcé un mot depuis l’incident de la journée. Il finit pourtant par parler.

— Les amis, je crois que je vais vous quitter…

— Quoi ! Maintenant, en pleine montagne ?

— Non, nous irons jusqu’au fort. Là-bas, je partirai de mon côté.

— Si c’est à cause de la petite fille, je te répète que nous n’avions pas le choix. Si nous avions traîné, les Indiens auraient pu nous surprendre.

— Il n’y a pas que ça. Voilà un moment déjà que j’y pense, que j’y réfléchis. Les gars, je ne comprends plus la vie que nous menons. Je ne supporte plus de dormir sur des cailloux, de chevaucher sous la pluie, de rester des journées entières sans manger, de porter des haillons qu’on doit sans cesse repriser. Nous ne sommes pas faits pour vivre ainsi. Nos ancêtres, peut-être. Mais pas nous. Une vie ? Est-ce le mot à employer ? Nous redevenons peu à peu des animaux. Avec le respect que je vous dois. Les montagnes sont faites pour les ours et les chamois. Pas pour nous. Non, je ne le supporte plus.

— Que comptes-tu faire ?

— Aller dans une ville. N’importe laquelle. Et trouver du travail. Celui qui se présentera. Balayer le trottoir, conduire une charrette, frotter le comptoir d’un saloon, garder des chèvres. J’accepterai tout ce qu’on me proposera. Mais j’aurai une poignée de dollars à la fin de la semaine, et je pourrai porter de véritables vêtements, et je pourrais rester propre et bien rasé, et je serai enfin plus proche de l’humain que de l’animal.

— Tu crois ? À moins de finir en ivrogne au fond d’un saloon. Tu devrais…

La phrase n’alla pas jusqu’au bout. Un sifflement les frôla, une chose se ficha sur un tronc abattu, avec une vibration stridente. Leur stupéfaction ne dura qu’une seconde. Ils identifiaient la chose sans difficulté : une flèche.

— Les Indiens ! s’exclama Peter.

— Mettons-nous à l’abri ! renchérit Warren.

Tous deux bondirent pour atterrir derrière le tronc, où ils comptaient se barricader. Danny se trouvant un peu plus loin, il ne pouvait atteindre le tronc. Il dut se replier dans une autre direction. Il ignorait que cela allait lui sauver la vie.

Il atteignit un fossé et s’y laissa glisser. Puis il sortit le revolver et le braqua. Il voyait ses deux compagnons, derrière leur barricade improvisée. Il voyait également les arbres et les broussailles. Il entendait le chant de la rivière. Mais il ne voyait pas les Indiens. Où se trouvaient-ils ?

La réponse lui parvint. Les flèches se mirent à tomber autour du tronc abattu. Des cris résonnèrent, sortant des taillis. Peter et Warren entamèrent le combat, en tirant et en tirant encore, avec les fusils et les revolvers. Ils montrèrent vraiment un courage extraordinaire. Mais quelques minutes plus tard, tous deux portaient des flèches plantées sur le corps.

— Danny, échappe-toi, échappe-toi ! supplia Warren.

Ce fut son dernier mot. Il retomba sur les fougères, visiblement à l’agonie. Peter ne tarda pas à subir le même sort. Ils n’étaient pas encore morts, mais cela n’allait plus tarder. Danny comprit qu’il devait chercher le salut ailleurs. Le cœur serré, il se détourna de ses compagnons et s’enfuit entre les arbres, à demi-penché.

Un peu plus loin, il trouva un abri, bien dérisoire. Un repli du terrain, avec un buisson. Mas rien d’autre ne s’offrait à lui. Il se jeta là-dedans et se redressa en braquant le revolver. Puis il attendit. Le silence venait de retomber sur la forêt. Une mince brise, indifférente au drame qui se jouait, caressait les branches basses.

Naturellement, Danny ne se faisait pas d’illusion. Il savait qu’il n’avait aucune chance. Ses deux compagnons avaient péri et il allait subir le même sort. Comment aurait-il pu s’en sortir ? Les Indiens étaient plus nombreux, ils commençaient certainement à l’encercler. Bientôt, ils surgiraient et… tout s’achèverait pour lui. Un coup de hache, ou de couteau, mettrait fin à sa vie. En d’autres termes, il allait mourir.

En tout cas, il était déterminé à vendre sa peau. Il se battrait jusqu’au bout, perdu pour perdu. Dans cette intention, il leva le revolver. Les Indiens approchaient, ils allaient l’attaquer…

Puis, un bouquet de fougères trembla. Il referma la main sur l’arme, prêt à faire feu. Mais ce qu’il vit apparaître retint son geste. La silhouette qui se dessinait sous les branches n’était pas celle d’un guerrier indien, avec le visage peinturluré. Non, il voyait se dresser une petite fille. Une toute petite fille. Blanche, avec des cheveux blonds, avec une robe jaune. En fait, il la reconnaissait sans peine. C’était la petite fille qu’il avait vue le matin, en train de flotter sur l’eau de la rivière. Impossible de s’y tromper. Or, elle semblait vivante, et bien vivante. Elle tenait debout, elle marchait, ses yeux étaient bien ouverts. Danny se sentait si stupéfait qu’il ne pensait pas à baisser le revolver.

— Que se passe-t-il ? finit-il par articuler.

— Il se passe que je suis là, répondit la petite fille. Vous vous rappelez de moi ?

— Bien sûr. Je vous ai vue pas plus tard que ce matin. Mais… Heu, vous étiez morte. Et bien morte. Aucune erreur là-dessus. Or, en ce moment, vous paraissez tout à fait vivante. Alors, je suppose que je dois sombrer dans la folie.

— Non. Pas encore, du moins. Vous ne rêvez pas, je me trouve bien devant vous.

— Mais vous êtes morte…

— Je suis ce que vous appelez un fantôme. C’est bien ainsi que vous dites dans votre monde, n’est-ce pas ? Quant à moi, je devais partir vers mon monde à moi, celui des morts. Puisque je suis effectivement morte. Mais je suis revenue en arrière, pour vous.

— Je comprends de moins en moins… Quoi que vous disiez, j’ai vraiment l’impression de devenir fou…

— Je vais essayer de vous expliquer. Je suis morte. Je voyageais vers l’Ouest avec mes parents. Les Indiens nous ont attaqués. Ils ont tué mes parents. Ils m’ont tuée aussi. Par hasard, mon corps est tombé dans la rivière. Le courant m’a emportée. Jusqu’à vous. Jusqu’à l’emplacement de votre campement. Vous m’avez trouvée, flottant sur les eaux. Oui, j’étais bien morte. Mais sachez que j’étais consciente de ce qui arrivait. Vos compagnons se sont débarrassés de moi, car je les encombrais, et je les comprends. Mais vous… Vous avez fait preuve d’humanité, de compassion. Vous vouliez vraiment me donner une sépulture décente, par respect pour mon corps et ma mémoire. Cela m’a émue, au-delà de la frontière qui nous séparait. Vous êtes parti vers votre monde, et moi vers le mien.

— Alors, que faites-vous là ?

— Je me suis rendue compte que vous étiez en danger. Les Indiens allaient vous tuer, comme ils ont tué vos compagnons, comme ils ont tué mes parents, comme ils m’ont tuée. Je ne pouvais l’accepter : vous avez été si gentil avec moi. Je suis revenue en arrière pour vous sauver. Je vais vous sauver.

— Heu, comment comptez-vous vous y prendre ? Parce que je suis bel et bien cerné de toutes parts.

— Vous allez me suivre. Sans délai, car les Indiens sont tout près. Allons, tout de suite.

La petite silhouette blonde se retournait déjà. Subjugué, Danny se redressa pour marcher derrière elle. La nuit était tombée. C’est dans l’obscurité qu’ils cheminaient. La petite fille le fit passer entre deux arbres énormes. Puis ils glissèrent dans un creux du terrain. Danny se fit mal en tombant sur les cailloux. Ils remontèrent et se heurtèrent cette fois à des racines déterrées.

— Mais où allons-nous donc ?

— Nous empruntons un sentier caché. Les Indiens ne le connaissent pas, ils ne pourront pas nous suivre. Au bout, vous serez sain et sauf. Dépêchez-vous.

Ce semblant d’explication lui rendit un peu de vigueur. Il fit l’effort de marcher. Fasciné par la chevelure blonde et la robe jaune qui le précédaient. Un fantôme, avait-elle dit. Un fantôme…

La marche s’acheva après un rideau de hautes herbes. Ils le franchirent comme une barrière. Au clair de la lune, Danny distingua les formes des montagnes qui s’étiraient. Il devina par instinct qu’ils étaient arrivés. D’ailleurs, la petite fille le lui confirma aussitôt.

— Nous avons réussi. Vous avez échappé à l’encerclement. Les Indiens ne pourront pas vous retrouver.

— Merci, merci. Vous m’avez sauvé. Vous m’avez bel et bien sauvé… Sans vous, j’étais perdu. C’est incroyable…

— Vous allez vous enfuir par là. Demain matin, vous devriez revoir la rivière. En la longeant, vous parviendrez au fort. Je suis heureuse de vous avoir rendu ce service. Vous m’avez traitée avec dignité, je me devais de vous secourir.

Elle s’éloignait déjà. En dépit de sa stupéfaction, Danny eut le réflexe de sursauter, et de réagir.

— Eh, où allez-vous ?

— J’ai fait ce que j’avais à faire. Maintenant, je retourne vers mon monde, celui des morts. C’est là que je vais résider désormais.

— Ne partez pas, ne partez pas ! Voyons, nous avons encore des choses à nous dire. Je ne… je ne comprends toujours pas ce qui vient de m’arriver. Un fantôme… Je ne pensais pas que…

— Que cela existait ? Eh bien, vous voilà fixé.

— Attendez, attendez ! Restez un peu. Nous ne pouvons pas nous séparer comme ça. Après ce qui vient de nous arriver. Ce matin, je vous découvre flottant sur la rivière, à l’état de cadavre. Puis vous ressurgissez et vous me sauvez la vie. C’est incroyable… Voyons, vous êtes une petite fille…

— Je l’étais. Je m’amusais bien avec mes parents. Et puis… Ils sont morts et moi aussi. Triste, mais c’est ainsi.

— Un instant, voilà l’idée à laquelle je pensais. Vous n’avez plus de parents ? Eh bien, restez avec moi. Vous savez, je n’ai jamais eu d’enfant, et j’en ai toujours éprouvé des regrets. Restez avec moi.

— Et les gens vous verront avec un fantôme ?

— Dans ce cas, nous habiterons une cabane au fond de la forêt. Vous serez ma petite fille, je serai votre papa. Je m’occuperai bien de vous, je vous élèverai. Le soir, à la lueur d’une bougie, je vous raconterai des histoires, je vous apprendrai à lire. Ensuite, je vous emmènerai vous coucher et je vous donnerai un bisou en vous souhaitant une bonne nuit. Vous comprenez ? Je serai votre papa. Un bon papa. Nous serons heureux. Parce que c’est rare d’être heureux de nos jours. Qu’en pensez-vous ?

— J’en pense que vous êtes quelqu’un de bien. Je m’en étais rendue compte ce matin, à la rivière, quand vous avez insisté pour m’enterrer. Je m’en aperçois encore maintenant. Oui, vous auriez pu être mon papa, j’aurais pu être votre fille. Mais tel n’a pas été le cas. Je suis un fantôme, vous êtes dans le monde des vivants. Nous ne pouvons pas vivre ensemble, car vous vivez et pas moi. Je le regrette autant que vous. Voyons, je vous souhaite d’être heureux. Vous le méritez. Quant à moi, je dois vous quitter ici. Merci beaucoup pour votre humanité et bonne chance pour tout.

— Eh, attendez, attendez ! Ne partez pas tout de suite ! Je tiens à vous dire que…

Trop tard. Il bondit en avant, mais ne trouva que l’air frais de la nuit, la brise, les troncs des arbres et les buissons ondulants. La montagne était redevenue montagne. La petite fille avait disparu.

Déçu et découragé, Danny reprit son souffle. Puis il se mit en marche. À travers la nuit des Rocheuses, il chemina et chemina. Quand l’aurore s’esquissa dans le ciel, il entendit un bruit qui provenait d’en bas. Les eaux de la Cache la Poudre roulaient et chantonnaient.

14 mars 2024

L'histoire du retraité

L'histoire du retraité

Lundi : Le grand jour, qui approchait depuis si longtemps, est arrivé. J’ai pris ma retraite. Vendredi. J’ai rangé mon bureau pour la dernière fois, j’ai salué les collègues. Certains étaient tristes de me voir partir, d’autres se réjouissaient d’être débarrassés de moi. Personne ne fait l’unanimité. Je suis parti, pour ne plus revenir. Ensuite, le week-end est passé. Comme tous les autres. Ni plus, ni moins ennuyeux. Samedi et dimanche.

Puis le lundi. C’est là que j’ai compris. Je me suis réveillé et… rien. Je n’avais rien à faire. Plus besoin d’aller au bureau, plus besoin de courir dans les transports, plus besoin de prévoir la baguette en rentrant. Et il ne s’agissait pas d’une semaine de vacances. Ce serait comme ça pour toujours. Devant moi s’étendait une interminable plaine qu’on appelait l’avenir. Une plaine entièrement occupée par le vide. Je n’avais rien, rien ne m’attendait, rien ne m’appelait. Le creux total.

J’ai pris le café au même bistrot que d’habitude. Je tournais la cuillère dans la tasse. En silence. Je pensais, et je pensais. Ainsi, je finis par penser à quelque chose. Partir. Où cela ? N’importe où. Au hasard. Plutôt non : partir devant moi, et aller tout droit. Tout droit, tout droit, sans me poser de question. Je finirai bien par arriver quelque part. Peu importait ce que je trouverais.

Vous me dites que c’était absurde ? Oui, complètement. Si absurde que je décidai de le faire immédiatement. Je rentrai chez moi pour enfiler un manteau bien chaud, pour vérifier que j’avais bien ma carte de crédit et mon portable. Je ressortis en veillant à fermer à clé. Je redescendis l’escalier. Devant l’immeuble, une ultime respiration. Je me mis à marcher, tout droit. Sans tourner nulle part.

Je marchai donc ainsi pendant dix bonnes minutes. Mes pas allaient-ils me mener à un endroit ? Eh bien, ils me menèrent à une sorte de place ronde, avec des autocars stationnés et beaucoup de gens qui se déplaçaient avec des valises. Je compris que je venais de tomber sur une gare routière. Décontenancé par ce décor inhabituel pour moi, j’hésitai un moment. Que faire ? Puis je vis un guichet. Je m’approchai. Un employé s’y tenait.

— Bonjour, monsieur. Je voudrais une place.

— Pour quelle destination ?

— N’importe laquelle.

— Désolé, ça n’existe pas.

— Eh bien, quel est le prochain car ?

— Celui que vous voyez derrière vous. Il part dans cinq minutes.

— Alors, donnez-moi une place dans celui-ci.

Je suppose que l’employé me prit pour un hurluberlu. Il me donna la place et encaissa. Mon ticket à la main, je rejoignis le car et je montai.

Les sièges et le couloir étaient obstrués par des hommes, des femmes et des enfants. Tout ce beau monde piaillait et je ne comprenais rien. En fait, si, je comprenais qu’ils étaient étrangers et que la plupart ne parlaient pas un mot de français. Je me faufilai jusqu’au fond et je m’assis en me réfugiant dans le silence et la discrétion.

Ainsi que l’avait dit l’employé, le car démarra presque immédiatement. Je tournai le regard vers la vitre et… je regardai. J’eus tout le loisir de le faire, car le car roula pendant des heures. J’eus droit à des prés avec des vaches, des arbres, des collines plus ou moins vertes, des rivières de tous types et de toutes dimensions. Bref, à ce qu’on appelle communément un « paysage », mot sans aucun sens, comme tant d’autres. En tout cas, il défilait et se déployait. Pendant longtemps. Justement, je sentis bientôt mon estomac qui m’interpellait. Les voyageurs sortaient des gros sandwiches et les dévoraient de bon cœur. Moi, je n’avais rien prévu. La faim me fit souffrir et je dus me forcer pour résister.

Enfin, le car s’arrêta. Les gens descendirent avec bruit, et je descendis aussi un peu plus discrètement. Je regardai autour. J’ignorais totalement où je me trouvais. Dans quelle ville ? Dans quel département ? J’étais parti au hasard et j’arrivais… quelque part.

Il y avait quand même une priorité. Je me précipitai dans la première brasserie visible et je réclamai un énorme sandwich que j’engloutis en moins de deux minutes. Je repris mon souffle ensuite. Quand le garçon vint prendre l’argent, je levai la tête.

— Pardonnez-moi, monsieur, pouvez-vous me dire où nous sommes ? Dans quelle ville ?

— Vous vous foutez de moi ? se fâcha-t-il.

À tel point d’ailleurs qu’il repartit sans me répondre. Je haussai les épaules et je partis également. Je commençai à marcher, toujours au hasard. Mes pas me menèrent vers un vaste horizon. Plus loin, je reconnus la mer, qui s’étirait peu à peu. Je me trouvais donc sur un front de mer. Je le parcourus. Les flots venaient et repartaient. Je me disais, en observant l’étendue de sable, que cette plage devait être bondée et surpeuplée en été. Là, juste deux ou trois familles.

Alors, la retraite, c’était ça ? On marchait pendant une heure entière, et il restait encore un après-midi entier à écouler.

En fait, ce n’était pas tout à fait vrai, car la nuit tombait peu à peu. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi la nuit tombait à la même heure que la tombée du jour, mais ceci n’est pas en rapport avec mon histoire. Je jetai un coup d’œil circulaire et j’aperçus une pancarte annonçant un hôtel. Je m’approchai. Sur la carte, les tarifs semblaient abordables. Bah, avais-je vraiment le choix ?

J’entrai. À la réception, l’employé me reçut avec un bref et sobre salut. Je dus remplir une interminable fiche. Quelle utilité pour une simple chambre et un simple sommeil ? Drôle de monde. Je montai avec ma clé à la main. Une porte qui s’écarte. La chambre était petite, presque décevante. Non, elle était bien. Je me défis du manteau et mes yeux parcoururent les murs si exigus. La retraite, la retraite. Quarante années d’activité professionnelle pour se retrouver dans un hôtel anonyme, dans un endroit indéterminé. Quarante années pour rien.

En partant, j’avais glissé un petit carnet dans ma poche. Je le sortis. Avec des gestes las, je griffonnai quelques notes. Des trucs sans importance et sans intérêt. Je passai la soirée ainsi, et à regarder de temps en temps par la fenêtre. Quand la nuit fut bien sombre, je me glissai sous les draps du lit et je m’endormis assez vite. En me demandant, comme je l’ai fait de tous temps, s’il faut se réjouir de vivre, ou s’en affliger.

Mardi : Je me réveillai. Je m’apprêtais à bondir, comme d’habitude, quand je me rappelai… que ce n’était plus nécessaire. Avec un soupir, je traînai donc au lit. Ce que j’avais rêvé de faire pendant une éternité. J’attendis que mes yeux soient bien ouverts pour mettre pied à terre. Une fois rhabillé, je descendis au rez-de-chaussée. Un petit bistrot, juste en face de l’hôtel, m’accueillit. D’ordinaire, je me contente d’une tasse de café pour démarrer la journée. Mais en de telles circonstances, j’éprouvais le besoin… de changer, ou de faire semblant de changer. Je commandai une bonne tartine, de la confiture, un jus d’orange. Vive la retraite !

Ce petit déjeuner, pas si petit, eut le mérite de me revigorer. Je me levai et je repartis à la marche dans cette ville toujours aussi inconnue pour moi. Je retrouvai le front de mer. Puis je bifurquai pour tenter de découvrir autre chose.

Je croisai des gens avec des enfants. Certains dans des poussettes, d’autres se déplaçant déjà tout seuls, d’autres enfin à l’âge du lycée. Je dois vous dire que voir des enfants m’amuse vaguement, et surtout m’émeut profondément, même si je m’efforce de le cacher. C’est si touchant pour quelqu’un de vieux. Ils sont si petits, si plaisants. Voilà peu de temps encore, j’étais l’un d’eux, j’étais un petit garçon. Et puis… c’est passé si vite. J’aimerais leur dire qu’ils doivent profiter de leur jeunesse, car elle passera. Mais je dois me taire.

C’est un des regrets de ma vie. Ne pas avoir eu d’enfant. J’aurais dû en avoir un. Un fils. Le voir grandir. Lui apprendre à taper dans un ballon. Lui transmettre les livres et les films de ma jeunesse. Recevoir avec fierté son carnet de notes. Connaître un jour sa fiancée. Oui, j’aurais dû. Mais je n’ai jamais connu ça. Je ne le connaîtrai jamais.

Bref, je cherchais autre chose. Au bout de mes pas, je le trouvai. Des pans de mer encadrés de digues, des pyramides blanchâtres. Je reconnus une étendue de salines. Je me baladai là-dedans, en me disant que le sel que je trouvais sur les tables venait de là. Le gros sel de mer ? Je supposais, sans le savoir. L’odeur commença d’ailleurs à envahir mes narines. Je fis prudemment demi-tour.

Une brasserie isolée m’accueillit. J’eus du mal à obtenir un déjeuner. Ces petits établissements perdus ne savent pas toujours qu’ils sont censés servir des clients. Enfin, j’obtins un modeste steak-frites, que j’ingurgitai avec une bière. Je demandai où je pourrais trouver un parc, et on m’indiqua une direction. J’y allai. Le parc semblait sympathique, propre, bien entretenu. Je le parcourus en suivant des yeux quelques oiseaux qui s’envolaient en catastrophe. Comme si j’allais leur faire du mal !

Un peu hésitant sur mes intentions, je pris néanmoins place sur un banc. J’y restai… tout l’après-midi. Oui, ce fut absolument involontaire de ma part. Je n’ai guère l’habitude de demeurer immobile pendant si longtemps. Mais le fait est que je ne quittai pas le banc pendant des heures. À quoi pensais-je ? J’avoue que je ne m’en souviens pas.

Le soleil déclinait quand je me levai enfin. En rentrant à l’hôtel, je réalisai que j’étais parti de chez moi avec les mains dans les poches, sans rien prévoir. J’entrai dans un magasin. J’achetai rapidement des rasoirs jetables, de la mousse à raser et une brosse à dents. Je me faisais l’effet d’être en excursion quelque part. Je retrouvai l’hôtel et ma chambre.

Je passai la soirée comme j’avais passé l’après-midi : à ne rien faire. Assis, ou à arpenter la pièce. Soudain… Je sentis que ça approchait et je me raidis en l’attendant. Elle arriva. Une sensation familière qui montait dans ma poitrine et ma gorge. La dépression. Une crise m’envahissait. Elle parvint à mes joues, mon nez, mes yeux. Les sanglots me secouèrent, les larmes coulèrent. La crise dura quelques secondes. Puis le silence. Je m’efforçai de reprendre ma respiration.

La dépression était une grande amie personnelle. Elle me rendait visite assez régulièrement. Elle ne me dérangeait pas, sauf quand elle arrivait à l’improviste. Dans ces cas, elle me laissait essoufflé et vide de toute envie. Je me remis doucement, avant de me rendre aux toilettes et de mouiller mon visage. Puis, malgré l’heure peu tardive, je me déshabillai et me couchai. Je m’endormis assez vite.

Mercredi : La crise de dépression de la veille avait laissé des traces. Je préciserai d’ailleurs qu’elle avait laissé des séquelles. Je m’en aperçus dès le petit déjeuner. Tristesse, mélancolie, fatigue. En tournant la cuillère dans le café, je commençais à m’interroger. À quoi rimait ce voyage surréaliste ? Pour ne pas dire ce voyage en Absurdie. J’étais parti comme ça, au hasard, et j’avais atterri quelque part. J’aurais pu atterrir aux Açores. Que faisais-je ? Qu’allait-il advenir de moi ? Et en arrière-fond, toujours la même image qui se profilait : la retraite, cette foutue retraite. Au secours !

Je suis sorti et je me suis mis à marcher, à la recherche d’une occupation quelconque. N’importe quoi qui m’aurait donné l’illusion de faire quelque chose. Mes pas aléatoires m’amenèrent à un espace découvert. Là, je vis un spectacle familier, mais horripilant pour moi. Des messieurs, plutôt âgés pour la plupart, en train de jeter des boules d’acier, l’un après l’autre, et avec une apparente application. La pétanque. Eh oui, il s’agissait de ça.

Bon, chers amis, précisons sans tarder que je n’ai rien contre personne. Que je ne suis ni raciste, ni sectaire, ni quoi que ce soit de vilain. Seulement, je n’ai jamais pu comprendre ce que les gens trouvaient à ce jeu. Des heures, des après-midis entiers à lancer une boule brillante et à marcher derrière, comme si on faisait la chose la plus importante du monde. Quoique ayant passé ma vie dans le Sud, j’ai perpétuellement ressenti une incompréhension envers cette activité. Enfin, ces personnages s’amusaient-ils vraiment, ou faisaient-ils semblant ? Je ne l’ai jamais su. Je rajoute que je me pose la même question sur les joueurs de cartes, ou de bingo. En tout cas, moi qui me promenais avec les mains dans les poches, je ne me sentais pas plus bête. Alors, je les laissai à leur « saine » occupation et je passai mon chemin.

En attendant, cet « incident » m’avait quelque peu déconcentré. Sans m’en apercevoir, j’étais arrivé tout près de la gare routière. Après un haussement d’épaules, j’optais pour faire la même chose que trois jours plus tôt : je montai dans le premier autocar venu et je pris un ticket pour n’importe où. Sans savoir où j’allais atterrir.

Un quart d’heure plus tard, le long véhicule démarrait et se mettait à rouler. J’observais le paysage, sans réaction et sans émotion. Une heure plus tard, nous nous arrêtions, et je redescendais. Je réalisai alors que l’autocar avait franchi une frontière quelconque. En effet, les gens ressemblaient trait pour trait à ceux que j’avais laissé au départ, mais ils articulaient des mots différents. En réalité, ils parlaient en espagnol. Une langue que j’adorais et que j’avais apprise avec plaisir dans mon enfance, mais que je n’avais plus guère la possibilité de pratiquer. Au moins, cette excursion me serait utile.

Midi étant passé depuis un moment, j’entrai dans le premier restaurant venu. Je m’envoyai une bonne paella, avec un grand verre de vin rouge. Ce menu me rappela les dimanches de mon adolescence, avec papa et maman, et les frères, et les cousins, et les tontons. Tout ça semblait loin.

En ressortant, je sentis une odeur de sel marin sur ma droite. Je me dirigeai vers le point d’origine. Mon nez ne m’avait point trompé. Je reçus bientôt la mer dans le regard. Elle s’étirait et elle ondoyait. Je sais bien qu’un humoriste a dit qu’il ne fait pas s’extasier sur la mer, puisqu’elle a toujours été là. Mais je ne partage pas son avis, car c’est justement pour cette raison qu’il faut l’admirer sans arrêt.

Je me mis donc à arpenter le long boulevard. La plage s’étirait, et s’étirait. Avec des gens, des gens, des gens. Presque tous en maillot de bain. La plupart sous des parasols. Je devinais qu’ils s’embêtaient autant que moi, mais ils n’étaient pas encore à la retraite. Alors, ils cachaient leur ennui autrement.

Je m’arrêtai un instant pour observer le panorama, et je le regrettai aussitôt. Juste en face de moi, un petit groupe de jeunes gens se retournaient et me regardaient fixement en rigolant. Je veux dire en rigolant vraiment, sans se cacher. Inutile d’aller les trouver pour leur demander le pourquoi. J’étais un petit vieux. Voilà ce qui les amusait. J’aurais pu me fâcher. Sauf qu’un effort de mémoire me rappela que, dans ma propre jeunesse, je me moquais moi-même des petits vieux. Ah, les petits vieux, qu’est-ce qu’ils étaient rigolos ! Et maintenant, c’est moi… Oui, moi, qui était devenu un petit vieux. Et j’étais condamné à le rester.

À la fois amusé et fatigué, je tournai les talons et revins en arrière. La mer ne m’offrait plus aucun attrait, et la plage non plus. Tout près du restaurant, je retrouvai l’arrêt de l’autocar. Je dus l’attendre pendant trois-quarts d’heure. Il arriva enfin. Je pus monter et il me fit faire le trajet en sens inverse.

Revenu à la ville où « j’habitais », je ne perdis pas de temps à traîner, et je rentrai immédiatement à l’hôtel. La chambre était la même. Pas un objet ne s’était déplacé. Je me rendis dans la salle de bain et me plantai devant le miroir. Je m’observai, pendant plusieurs minutes. Oui, aucun doute, j’étais un petit vieux, j’étais un petit vieux, j’étais un petit vieux… Je soufflai avec lassitude, et je passai la soirée à ranger, et à nettoyer. Ou à faire semblant de ranger et de nettoyer. Pour oublier que j’étais devenu un petit vieux.

Jeudi : Je dois l’avouer : le temps commençait à s’étirer et à se faire long. Pourquoi m’étais-je lancé dans ce voyage sans but ? Dans cette excursion surréaliste ? Qu’allais-je faire ? Je sortis de l’hôtel et repris ma marche qui se faisait monotone. Mon errance sans but. Faire quelque chose, parler à quelqu’un.

Je parvins à un parc, que je ne connaissais pas encore, et qui devait se trouver loin de l’hôtel, à en juger par la longueur de mon parcours. J’entrai. Des mamans et des enfants sur une pelouse. Puis j’avisai une silhouette, assise sur un banc. Un petit vieux, comme moi. Avec les cheveux blancs, et tout. Désormais, j’identifiais les membres de mon nouveau club.

J’eus donc l’idée d’aller m’asseoir à côté de lui. Cinq minutes de silence, pour créer un semblant de lien. Ensuite, je tournai la tête.

— Bonjour, monsieur, vous êtes à la retraite ?

— Eh bien, oui, depuis quelques années déjà. Vous aussi ?

— Ah, j’ai un peu de retard sur vous. Depuis quelques jours seulement.

— Et ça se passe bien ?

— Trop tôt pour le dire. Je me promène et je hume l’air. Voyons, vous y êtes depuis des années, dites-vous ? Racontez-moi tout : à quoi occupez-vous vos journées ? Vous ne vous embêtez pas, j’espère ?

— Certainement pas ! Je me sens même plus actif qu’auparavant. En effet, je peux enfin consacrer mes journées à ma grande passion : le jardinage. C’est ce que j’ai toujours préféré. Avant, je devais attendre le week-end. Maintenant, je m’y mets en permanence. Vous aimez ça, vous ? Ah, j’insiste bien : il s’agit d’une passion. C’est bien d’en avoir une. Dès que j’ai avalé le petit déjeuner et téléphoné aux enfants, j’ouvre l’entrepôt, je sors l’outillage et en avant. Je rase, je coupe, j’élague, je ratisse, je nettoie. Ah, quel bonheur ! Tiens, la semaine dernière, j’ai passé un après-midi à m’occuper de mon cerisier. Parce que j’ai planté un beau cerisier, en plein milieu du jardin. Il a bien poussé. Un après-midi à le tailler, à le toiletter, à le rendre beau. Puis j’ai nettoyé tout autour, et j’ai tailladé le tronc. Si vous saviez comme ça fait plaisir de voir un cerisier qui retrouve progressivement la beauté et la santé. Oui, j’ai vécu un bel après-midi. Le soir, j’ai mangé de bon appétit.

C’est à ce moment que j’ai eu peur. Vraiment, et physiquement. Au point que je me sentis frémir. J’ai regardé fixement mon interlocuteur, qui parlait et souriait toujours. Brusquement, je me levai.

— Oh, pardonnez-moi, monsieur, mais je dois vraiment partir. Merci de cette conversation.

Je suppose qu’il dut rester bouche bée. Oui, je suppose. En fait de m’éloigner, je m’enfuyais. Le plus vite possible. Le plus loin possible. Je ne voulais plus entendre.

Ah, les amis, j’imaginais parfaitement la scène. Ce brave monsieur dans son jardin, un après-midi entier. Tout un après-midi à tailler des branches, à ratisser la terre autour du tronc. Je n’avais pas besoin d’y avoir été. Je voyais ça comme si j’y avais assisté. Des heures et des heures à tourner autour de l’arbre avec un râteau. Des heures, alors qu’il aurait pu le faire en quarante minutes. Et certainement aussi vingt minutes pour tailler quelques branches qu’il aurait pu tailler en trente secondes. Je le savais au fond de moi : ce brave jardinier faisait traîner les travaux le plus longtemps possible. Pour se convaincre qu’il avait quelque chose à faire, pour se persuader que sa vie contenait un semblant d’activité. S’il avait jardiné à la vitesse qu’il fallait, il aurait terminé en milieu d’après-midi, et se serait retrouvé devant la télé, désœuvré et désorienté. Comme moi.

Tout ça, je l’avais compris en entendant ses paroles, et surtout le ton qu’il employait. Et ça m’avait effrayé, parce que… Allais-je finir comme lui ?

Je rentrai à l’hôtel. Presque au pas de course. Je montai, ou plutôt je me précipitai, dans ma chambre, et je m’y calfeutrai. Je tournai en rond entre les murs. Allais-je finir comme ça ? Allais-je finir comme ça ? Allais-je passer une éternité à traînasser de cette manière ?

L’éternité, c’est trop long. Je me surpris alors à penser qu’on pourrait, peut-être, l’abréger. Mais comment ? Je n’avais aucun revolver, aucune arme. À la vérité, nulle méthode de suicide ne m’attirait vraiment. Pourtant, il fallait bien faire quelque chose. J’attendis patiemment la nuit, pour me glisser entre les draps et chercher un sommeil protecteur.

Hélas, il ne venait pas. Mon cerveau bouillonnait. Je pouvais l’entendre : « Je veux rajeunir, je veux rajeunir ! Pas pour frimer, non. Je voudrais marcher sans me fatiguer, comme avant. Je voudrais manger sans être obligé de faire la sieste, comme avant. Je voudrais redevenir comme avant. Je vous en supplie, au secours ! » Mais les minutes s’égrenaient, et mon souhait ne se réalisait pas. Je m’endormis sans m’en apercevoir.

Vendredi. Le lendemain, en me réveillant, je pris ma décision. J’allais rentrer à la maison. Ce voyage improvisé me faisait perdre beaucoup d’argent. Et puis, les périples en Absurdie, ça doit bien s’arrêter un jour. Décidé, je repartais.

Je descendis à la réception. L’employé me regarda d’un œil amorphe. Je faillis lui balancer sur la figure qu’il aurait pu se retrouver avec un cadavre dans la chambre, ce qui aurait mis son hôtel en mauvaise posture. Mais je me contentai de payer et de m’en aller.

Je me rendis à la gare routière. Mon intention : reprendre le car et repartir. Sauf qu’il fallait attendre deux heures pour le départ. J’avais donc le temps de déjeuner. Je me mis en quête d’une petite brasserie, et en trouvai une. Peu de monde à l’intérieur, ce qui semblait logique à cette heure-là. Je m’installai. Un petit apéritif pour patienter. Puis je commandai.

J’en étais presque à la fin du plat principal, quand un froufroutement me fit lever la tête. Une dame arrivait et s’asseyait à la table voisine. Une vieille dame. Vraiment vieille. Avec des cheveux blancs. Évidemment à la retraite, et depuis bien plus longtemps que moi. Elle accueillit le serveur avec un large sourire. Visiblement, elle était une cliente régulière. On lui apporta aussitôt son repas.

De mon côté, je traînais à table. À quoi bon me presser ? J’avais le temps. J’en étais donc à mon deuxième café quand, à ma grande surprise, la dame à ma gauche m’adressa la parole.

— Je vous demande pardon, monsieur…

Cette initiative me prit tellement de court que je mis un instant à réagir.

— Oui, madame…

— Ah, pardonnez-moi, je ne désirais pas vous importuner. Si cela vous dérange, je peux vous laisser tranquille.

— Non, non, je vous en prie, demandez-moi.

— Eh bien, monsieur, voilà : j’aimerais savoir si vous connaissez dans le quartier… Enfin, y aurait-il par ici un centre… Vous savez, ces centres… Je veux dire ces endroits où on peut entrer et parler à quelqu’un. Quelqu’un qui vous reçoit, qui vous écoute, qui comprend vos problèmes et qui vous conseille. Vous comprenez ce que je veux dire ?

Je gardai le silence pendant quelques secondes. Mon cœur battait. Je n’en revenais pas. Par le plus grand des hasards, je venais de rencontrer une personne qui vivait la même situation que moi. Elle était à la retraite, elle était perdue, elle souffrait. Mon propre portrait. Je parvins à me secouer.

— Voyons, madame, vous voulez dire que vous vous sentez seule ?

— Oh oui, monsieur. Je ne devrais peut-être pas vous l’exposer ainsi, car je ne vous connais pas. Mais je me sens terriblement seule, et je cherche une solution. Mon mari est mort, mes enfants ne m’appellent plus. Croyez-vous que je trouverai un de ces centres dans le quartier ? Cela me rendrait service.

Je réfléchissais, et mon cœur battait de plus en plus fort. J’hésitais entre m’enfuir à toutes jambes, ou parler franchement. J’optai pour parler franchement.

— Madame, je vais vous paraître audacieux, mais je vous demanderai de m’écouter. Non, nous ne nous connaissons pas, et nous venons de nous rencontrer par hasard. Cependant, je crois discerner que nous avons le même problème, que nous vivons dans le même contexte. Alors, nous pourrions, peut-être, nous entraider. Sachez que je suis un honnête homme et que je n’ai jamais fait de mal à une mouche. Pour répondre à votre question, non, je ne connais pas ce genre d’endroit. Mais ça s’explique, car je n’habite pas cette ville. En fait, j’habite ailleurs, et je suis venu ici un peu par hasard. Je m’apprêtais d’ailleurs à reprendre l’autocar pour y retourner. Voilà ce que je vous propose. Vous venez souvent dans ce restaurant ?

— Très souvent. Tout le monde me connaît et tout le monde se montre très gentil à mon égard.

— Alors, je vais rentrer à la maison, prendre quelques affaires, et je reviendrai. Voyons, la semaine prochaine, vous serez ici ? Ici même ?

— Naturellement, monsieur. À moins que je sois malade.

— Dans ce cas, nous nous retrouverons, et nous irons… Eh bien, je ne sais pas. Nous pourrions nous promener ensemble, aller visiter quelques endroits. Et puis, nous pourrions surtout discuter, échanger. Parler de nos vies, de nos situations. Bref, vous êtes seule et je suis seul. Ce serait un moyen d’être un peu moins seuls. Je ne vous impose rien. Si vous préférez refuser…

— Ah, vous êtes bien aimable, monsieur. Je ne m’attendais pas à ça en entrant. Je me sens un peu confuse…

— Tout à fait naturel, madame. Mais je le répète, je serais enchanté de me promener en votre compagnie.

— Ah, je ne pensais pas qu’il existait encore des messieurs comme vous. Mais il est vrai que je me sens bien seule, vraiment seule, et ce serait formidable d’avoir quelqu’un pour m’accompagner dans une promenade.

— Alors, la semaine prochaine, vous serez ici et vous m’attendrez ?

— Je serai ici et je vous attendrai.

— Dans ce cas, à la semaine prochaine. Sachez que je tiens toujours mes engagements.

Je la saluai une ultime fois et sortis du restaurant. Un peu plus loin, je remontai dans l’autocar. Ce dernier ne tarda pas à démarrer. Au moment où il repartait, je me retournai et je regardai vers l’arrière. Je revoyais cette charmante et émouvante retraitée. Serait-elle bien là à mon retour ? Bizarrement, j’en étais sûr. Je me disais que j’aurais enfin un moyen de vivre ma vieillesse autrement. Ce n’est pas forcément négatif de vieillir, et je le découvrais avec ébahissement.

Là-dessus, l’autocar accéléra et prit sa vitesse de croisière.

23 novembre 2023

L'histoire du chariot

 

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C’était une belle journée. Du moins le ciel et l’horizon se montraient-ils dégagés. Melissa savait que son papa jugeait ainsi la qualité d’une journée. Un ciel et un horizon dégagés, cela signifiait que l’on pourrait travailler sans encombre. Et le travail, précisément, ne manquait pas à la ferme.

La ferme. Mélissa la connaissait par cœur. Bien sûr, puisqu’elle y passait ses journées. Sauf quand elle allait à l’école, avec son frère. Autrement, c’était la ferme. La maison principale, la grange, l’enclos, le poulailler. Toute sa vie se déroulait dans ce périmètre. Le calendrier que son papa avait accroché au mur indiquait septembre 1875. Pour elle, cela signalait simplement que l’été s’éloignait. L’air était encore agréable, mais il n’allait pas tarder à se rafraîchir.

Elle ordonna ses cheveux derrière la tête. En jetant un regard, elle vit la vache, qui paissait tranquillement sur l’herbe. Et les deux poneys. Et les deux chèvres. Un peu plus loin, elle distinguait les caquètements du poulailler. Bref, tout allait bien, tout était dans l’ordre.

Croyait-elle. Mais quand elle leva légèrement le regard pour voir plus loin, elle s’immobilisa. Un écarquillement des yeux lui confirma qu’elle ne se trompait pas. Là-bas, tout là-bas, une silhouette venait de se matérialiser. Malgré la distance, on discernait un cavalier sur un cheval. Un cavalier qui approchait.

— Papa, maman ! Quelqu’un arrive !

Dans cette ferme reculée, c’était un évènement de recevoir une visite, quelle qu’elle soit. La maman sortit sur le seuil en s’essuyant les mains sur le tablier. Le papa reposa la brouette pour s’approcher à son tour. Tous trois plissaient les yeux pour regarder. Soudain, le papa poussa une sorte de gloussement, exprimant la surprise.

— Caroline, Caroline, c’est… Oui, je crois bien que c’est Édouard…

— Édouard ? Impossible, voyons ! Totalement impossible…

— Cela me semble impossible aussi. Pourtant… Il me semble que… Oui, oui, c’est lui.

— Voyons, ça fait si longtemps… Ça remonte si loin…

— Oui, très loin… Mais le voilà revenu.

Melissa ne comprenait évidemment pas cette conversation. Elle fixait le cavalier. Celui-ci arborait un large chapeau, un long et épais manteau, un ceinturon avec un revolver, des sacoches derrière la selle, le tout sur un beau cheval. L’attirail classique des cow-boys pour survivre jour et nuit dans la prairie. Sauf que cet homme n’était pas un cow-boy. En dépit de son accoutrement, Melissa sentait que quelque chose, indéfinissable, le distinguait des gens de cette profession.

Il approchait toujours et on entendait maintenant le bruit des sabots du cheval qui résonnait. Il s’arrêta devant la ferme, mit pied à terre. Quand il se retourna, son visage sale et transpirant s’éclaira d’un sourire.

— Charlie, Charlie ! Je t’ai cherché. Enfin, je te retrouve !

Melissa était déjà étonnée, mais elle le fut davantage. Son papa était Charles, pour tout le monde dans le pays. C’était la première fois que quelqu’un l’appelait Charlie, et à haute voix. Le papa, justement, alla jusqu’au cavalier et écarta les bras. Les deux hommes s’embrassèrent avec effusion.

— Édouard, Édouard, je n’en crois pas mes yeux ! Toi ! Toi à nouveau ! Mais où étais- tu ? Où as-tu passé toutes ces années ?

— Au Canada. Je suis parti au Canada et j’y ai vécu.

— Et tu es revenu, après si longtemps ? Pourquoi ?

— Ah, je ne reviens pas. Je ne fais que passer.

— Et tu as retrouvé la ferme ?

— Ce fut difficile. Mes souvenirs étaient lointains. Mais quand j’ai longé le petit lac, je me suis rappelé. Et maintenant, me voilà.

— Tu vas rester ?

— M’imposer chez vous ? Jamais de la vie ! Non, je suis de passage. Je vais en Californie. Je compte m’installer là-bas.

— Du Canada en Californie ? Drôle de voyage. Il faudra nous expliquer.

— Je le ferai. Oh, Caroline, Caroline ! Quelle joie de te revoir !

Ce fut le tour de la maman de recevoir l’embrassade du visiteur. Melissa s’apercevait que l’émotion de ses parents n’était pas feinte. Mais qui était donc ce personnage ?

— Tiens, voilà notre fils. Tu ne le connais pas, il est né après ton départ.

— En effet. Bonjour, jeune homme. Vous êtes presque un homme. Ah, les bras et les cuisses ! Heureux de te rencontrer.

Ensuite, le cavalier leva la tête. Ses yeux rencontrèrent Melissa. Une métamorphose s’opéra, totale et évidente. Les rôles s’inversèrent : à présent, c’était l’homme qui exprimait la stupéfaction. Il approcha lentement. Il saisit la jeune fille par les épaules.

— Melissa… Melissa ? C’est bien toi ?

— Heu, oui… C’est bien moi…

Alors, une chose incroyable et inattendue se produisit. L’homme se mit à pleurer. Pleurer vraiment, comme un petit garçon, et à chaudes larmes. Cela dura de longues secondes. Puis il prit la jeune fille dans ses bras. La malheureuse commençait à avoir peur, car elle ne comprenait rien à ce qui arrivait ce jour-là.

— Melissa, Melissa… Ce n’est pas possible. Que tu es grande ! Que tu es devenue grande ! Mais… Mais la dernière fois que je t’ai vue, tu étais… Tu étais comme ça…

Il fit un geste très clair, indiquant les dimensions d’un minuscule bébé. Suffisamment éloquent pour que la jeune fille comprenne.

— Caroline, qu’elle est grande ! Tu te rappelles, à l’époque, comment elle empoignait le biberon ?

— Quel biberon ? s’esclaffa la maman. Nous n’en avions pas, on utilisait une gourde.

— C’est vrai. Et ma veste pour l’envelopper, quand elle s’endormait. Ah, qu’est-ce qu’elle a grandi ! Quinze ans. Oui, quinze ans déjà. Je ne comprends pas pourquoi cela est passé aussi vite.

— Nous ne le comprenons pas non plus. Allons, entre, tu es un peu chez toi.

Le papa et la maman firent entrer le voyageur dans la maison. Melissa, de plus en plus déroutée, parvint à prendre sa maman par le bras et à la mettre à l’écart.

— Maman, maman, il m’a fait peur…

— Peur ? Voyons, tu dis n’importe quoi. La dernière fois qu’il t’a vue, tu étais bébé. Alors, en te voyant maintenant, ça lui a fait un choc.

— Mais qui est cet homme, à la fin ?

— Édouard, un ami. Nous l’avons rencontré à Saint-Louis. Je crois qu’il était Français, ou d’origine française. Il a fait le voyage vers l’Ouest avec nous. Nous étions sur le chariot et il nous accompagnait sur son cheval. Il a assisté à ta naissance, au beau milieu de la plaine. Ensuite, c’est lui qui te tenait pendant que je te donnais à boire du lait chaud. Quand nous sommes arrivés ici, il nous a aidés à construire la ferme. Et puis, il est parti, alors que tu étais encore bébé.

— Et il a disparu pendant quinze ans ? Bizarre, non ?

— Melissa, je t’interdis de dire du mal d’un vieil ami de la famille. Allons, aide-moi à dresser la table.

* * * * * * * * *

* * * * *

Plus tard, la nuit descendait doucement sur la plaine et la ferme. À l’intérieur, la table trônait au milieu de la pièce. Le papa et la maman à un bout chacun, Melissa et son frère d’un côté, Édouard de l’autre côté. Le dîner suivait son cours.

Le papa et la maman interrogeaient naturellement le visiteur sur sa longue absence. Mais Édouard n’avait d’eux que pour Melissa. Il semblait fasciné par la jeune fille.

— Que tu es devenue grande ! Avant, tu étais minuscule et tu pleurais sans arrêt. Quinze ans… Je n’en reviens pas. Tu vas à l’école ?

— Oui, quand mes parents peuvent m’y emmener.

— Et tu étudies bien ?

— La maîtresse est très contente de moi.

— Ah, tu me fais plaisir. Quinze ans… Je me rappelle encore…

À ce moment se produisit un fait curieux, voire étrange. Le papa heurta légèrement l’épaule d’Édouard, comme pour lui indiquer de se taire. Et le visiteur se tut effectivement. Ce fut bref, mais Melissa s’en aperçut parfaitement. Cela accentua encore son trouble. Que se passait-il donc ? Qui était Édouard et quel était son lien avec la famille ? Elle brûlait d’envie de poser la question.

En attendant, le papa et la maman revenaient à la charge. Ils questionnaient le voyageur sur son retour tardif et inattendu.

— Voyons, disait la maman, Charles et moi ne comprenons pas très bien. Tu nous dis que tu as quitté le Canada pour aller en Californie. Désolée, mais ce n’est pas du tout le chemin. Ou bien tu t’es trompé de route, ou bien… Enfin, nous aimerions savoir.

— Mais je vous l’ai dit, j’avais très envie de vous revoir. Il est vrai que ça remonte à quinze ans, mais j’ai toujours gardé un grand souvenir de vous.

— Édouard, nous sommes tes amis. Tu peux nous dire la vérité.

Le visiteur hésita un moment, visiblement embarrassé.

— Charlie, Caroline, oui, vous êtes mes amis. Alors, ça m’embête un peu de parler devant vos enfants. Je ne voudrais pas…

— Mais ils sont grands et ils travaillent à la ferme comme des adultes. Je crois que tu peux t’exprimer en leur présence.

— Bien, bien, dans ce cas…

Il marqua une ultime hésitation, puis un soupir et il se lança.

— Charlie, Caroline, vous êtes mes amis, je le répète. Voilà pourquoi je suis venu ici. Je me rendais en Californie et j’ai fait un détour. Pourquoi ? Eh bien… Eh bien, disons-le. Parce que j’ai besoin de vous. Je veux dire que j’ai besoin d’aide. À la vérité, je n’avais rien mangé depuis deux jours. Le voyage est trop long. Je savais que vous ne refuseriez pas de m’aider.

— Ah, je vois, tu as besoin d’argent. Pas de problème : Charles et moi…

— Non, non, je ne veux pas vous prendre de l’argent ! Je sais que c’est difficile pour vous, avec une ferme et des enfants. Je n’accepterai pas un centime de votre part.

— Alors, que désires-tu ?

— Je me contenterai de provisions. Quelques haricots, quelques tranches de lard fumé et un bon paquet de café. Avec ça, je crois que je pourrai terminer mon voyage. Navré d’être venu vous déranger pour ça.

— Non, non, nous sommes heureux de te rendre service. Mais que vas-tu faire en Californie ?

— Je connais quelqu’un, un Canadien, qui habite à Sacramento. J’espère qu’il me donnera du travail.

— Édouard, malgré le temps écoulé, tu restes notre ami. Si tu cherches du travail, tu en as ici. Tu peux rester avec nous. Je t’assure que la tâche ne manquera pas.

— Non, je vous aime tous et je sais à quel point la vie dans une ferme est difficile. Je ne vous encombrerai pas davantage. Donnez-moi les provisions que je viens de vous dire et je débarrasserai le plancher.

— Nous ferons ainsi si telle est ta volonté. Mais notre proposition tient toujours : tu peux rester si tu le veux.

Le dîner se poursuivit. Mais l’ambiance avait changé. Les confidences d’Édouard avaient jeté une forme de gêne autour de la table. La conversation se fit donc plus maigre. Ce qui n’avait pas changé, c’était le comportement d’Édouard : il continuait à regarder Melissa, fixement et continuellement.

* * * * * * * * *

* * * * *

Le repas s’acheva. La nuit était bien tombée. Melissa et son frère aidèrent leurs parents à débarrasser la table et à nettoyer la pièce.

— Allons, il est temps de se coucher !

— Mais maman…

— Il faut dormir et vite.

Melissa et son frère empruntèrent l’échelle qui permettait de gagner l’étage. En haut, ils se glissèrent dans leurs petits lits, dont les draps auraient eu bien besoin d’être rapiécés. La vie dans l’Ouest était ainsi. Le frère ne tarda pas à s’endormir. Mais pas Melissa. Les événements de la journée tournaient dans sa tête. Surtout, elle ne parvenait pas à oublier le comportement d’Édouard à son égard. Que lui arrivait-il donc ? Bientôt, elle s’aperçut qu’elle ne pourrait continuer à l’ignorer.

Doucement, elle s’extirpa du lit. Un regard pour s’assurer que son frère dormait. Puis elle s’approcha de l’échelle. Un nouveau regard pour repérer sa maman. Celle-ci n’apparaissait pas, mais on entendait résonner les casseroles. Elle se trouvait logiquement dans la cuisine. Melissa s’accrocha à l’échelle avec précaution. Elle descendit sans faire de bruit. Parvenue en bas, elle risqua un regard : la maman n’apparaissait toujours pas.

Sur ses pieds nus, elle traversa la pièce. La porte était entrouverte. Elle pencha la tête. Son papa et Édouard étaient au bout de la véranda, assis. Comme ils tournaient le dos, elle put sortir subrepticement. Elle se cacha à l’autre bout de la véranda. Cette dernière était éclairée par une lampe, suspendue au-dessus de la porte.

De sa cachette, elle distinguait le dos de son papa et d’Édouard. Surtout, elle réussissait à entendre leur conversation.

— Édouard, je te le répète, si tu veux rester ici, ce n’est pas un problème. Tu vivras avec nous et tu nous aideras pour les travaux.

— Charlie, je te le répète aussi, il n’en est pas question. Vous avez votre petite vie tranquille, je ne désire pas la troubler.

— Mais pourquoi nous troublerais-tu ? Voyons, il serait temps que tu me dises la vérité sur ta visite.

— Je te l’ai dit, j’ai fait un détour pour vous demander des provisions, et j’en avais grandement besoin. Aussi pour vous revoir, après si longtemps.

— Ce n’est qu’une partie de la vérité. Tu dois me parler avec confiance. Allons, tu as disparu pendant quinze ans. Tu étais vraiment au Canada ? Pourquoi en es-tu parti ?

Un silence indiqua à Melissa qu’Édouard marquait une hésitation. Il se décida après un long moment.

— Oui, j’étais vraiment au Canada. J’y ai vécu pendant ces quinze années, en exerçant divers métiers. Puis j’ai été obligé de m’en aller.

— Obligé ? Pourquoi donc ? Tu as eu des problèmes ?

— Charlie, Charlie, je ne sais pas si tu pourras comprendre…

— Attends, laisse-moi deviner : tu as fait de la politique ? C’est cela ? Enfin, tu es incorrigible ! Je t’avais pourtant conseillé de ne plus te mêler de ces problèmes. Ils t’ont causé assez de désagréments par le passé. Tu aurais dû t’abstenir.

— Charlie, tu dois comprendre qu’il se passe des choses au Canada. Les Français sont très mal traités. On les empêche de parler leur langue, on les persécute. J’ai voulu…

— Garde ta parlotte pour tes éventuels meetings. Ici, nous sommes au milieu de la plaine de l’Ouest. Alors, c’est bien cela : tu t’es plongé dans la politique et tu as choisi le mauvais côté, comme de bien entendu. Voilà pourquoi tu as quitté le Canada.

— Et je ne peux pas y retourner. Une corde m’y attend.

— Une corde ? Ah oui, tu as vraiment fait des bêtises ! Je comprends mieux ton arrivée inopinée.

Melissa entendit un soupir, celui de son papa. Visiblement, il réfléchissait.

— Édouard, au nom de notre vieille amitié, nous allons t’aider. Demain, nous te donnerons les provisions dont tu as besoin. Ensuite, je te prierai de partir et… je crois que tu ferais bien en ne revenant jamais. Nous t’aimons beaucoup, mais tu te lances trop facilement dans les problèmes. Et les problèmes, je n’en veux pas pour ma famille.

— C’est d’accord, c’est d’accord, Charlie. Demain, je partirai, je te le promets.

Un silence, manifestement gêné. Puis la voix d’Édouard reprit sous la semi-obscurité.

— Charlie, je sais que cela ne me regarde pas. Mais… J’ai été surpris tout à l’heure. Melissa est devenue une grande fille. Quinze ans. Et vous ne lui avez toujours pas dit ? Elle ne sait pas ?

— Non, nous ne lui avons pas dit. Nous ne voulons pas qu’elle sache. Et je te demanderai de faire comme nous. Pas un mot. Elle est notre fille et nous l’aimons. Le reste n’a aucune importance.

— Elle est grande. Il me semble qu’elle a le droit de savoir.

— Elle ne doit pas savoir. Elle est notre fille et nous sommes ses parents. Nous ne lui dirons rien.

Un nouveau silence. Ensuite, la voix d’Édouard qui reprenait.

— Je respecterai votre choix. Mais quinze ans… Je vais t’avouer une chose : je n’ai jamais cessé d’y penser. Malgré le temps écoulé, je m’en souviens encore. Comme si c’était hier. Quinze ans… Nous avions quitté Saint-Louis et nous avancions à travers la plaine. Toi et Caroline sur votre chariot. Moi sur mon cheval, juste à côté. Nous allions vers l’Ouest. L’Ouest. La promesse d’une vie meilleure. Le rêve. Nous nous arrêtions chaque nuit pour camper, nous repartions à l’aube. De temps en temps, je chassais avec mon fusil, pour améliorer l’ordinaire. Nous avions fini par admettre que notre voyage n’était qu’un bonheur quotidien et renouvelé. Et puis… Et puis, un jour, cela s’est produit. Nous avons levé la tête et… nous avons vu. Des corbeaux. Ah, Charlie, je me demande ce qu’il y a de plus angoissant dans la plaine : un vol de corbeaux ou un vol de vautours. Je ne trouve pas la réponse. Ce jour-là, c’était des corbeaux. Ils volaient en cercle. Aussitôt, nous avons pris cette direction. Bien sûr, nous savions déjà ce que nous allions trouver. On ne peut pas vivre dans les grands espaces de l’Ouest sans apprendre ce qu’il s’y passe. Donc, nous savions. Et nous avons trouvé. Le spectacle correspondait à nos attentes. Devant nous, un chariot apparaissait sur les herbes et les fleurs. Il était renversé sur un flanc. Les roues s’étiraient vers le vide, désormais inutiles. La bâche de toile blanche gémissait faiblement sous la brise. Naturellement, plus trace des chevaux. Nous nous sommes approchés. Je me souviens que je suis descendu le premier de mon cheval, et que vous m’avez suivi. D’abord, nous avons vu les flèches. Des flèches plantées sur les planches du chariot, ou simplement par terre. Ensuite, nous avons découvert le premier corps. Un homme, avec deux flèches sur le torse. Scalpé. Un peu plus loin, une femme, à la robe déchirée. Une flèche pour elle. Scalpée aussi. Plus loin encore, deux garçons, dont un très jeune. Morts également. Une famille entière massacrée. Nous sommes restés hébétés, ne sachant comment réagir. Enfin, nous avons compris qu’il faudrait enterrer ces malheureux. Nous cherchions déjà un emplacement pour les tombes, quand… Nous avons entendu un son, comme une plainte très faible. Surpris, nous avons cherché et cherché. Nous avons fini par trouver. Au fond, tout au fond du chariot, derrière un tas de cordages, un bébé. Un minuscule bébé, un nouveau-né. Du sexe féminin. Caroline l’a prise dans ses bras. Nous nous demandions comment cette malheureuse avait survécu au massacre. Avant de comprendre que le fait d’être derrière le tas de cordages l’avait dissimulée au regard des Indiens. Pauvre petite chose, si fragile, et vivante par miracle. Nous avons creusé les tombes et nous sommes vite repartis. Cette nuit-là, nous avons veillé dans l’obscurité et nous avons mangé froid : nous n’osions pas allumer un feu, de peur d’attirer l’attention des Indiens. Le lendemain, Caroline et toi avez discuté. Vous avez décidé d’adopter le bébé. Vous l’avez appelée Melissa. Nous nous sommes éloignés. Les jours ont passé. Ah, Melissa ! Je la tenais dans mes bras et Caroline s’efforçait de lui faire boire du lait chaud. Quels souvenirs ! Au bout du voyage, nous sommes arrivés ici. Je vous ai aidé à construire la ferme. Puis je suis parti. Melissa tenait encore dans les bras de Caroline. Quinze ans. Je n’ai rien oublié, je n’oublierai jamais. Quinze ans plus tard, je reviens et… Quelle belle jeune fille ! Qu’elle est grande ! Ah, j’ai reçu un choc en la revoyant.

Un nouveau silence, face à l’obscurité de la plaine.

— Charlie, pardonne-moi d’insister, mais je pense qu’elle a le droit de savoir. Vous devriez le lui dire.

— Nous ne lui dirons rien. Elle ne doit pas savoir. Elle est notre fille, nous sommes son papa et sa maman, et nous l’aimons plus que tout. Le reste n’a aucune importance. N’en parlons plus.

Melissa comprit que la conversation touchait à son terme. Silencieusement, elle quitta sa cachette et rentra dans la maison. Un coup d’œil pour s’assurer que la maman était toujours dans la cuisine. Elle remonta l’échelle, regagna l’étage. Là, elle reprit sa place dans le lit.

En bas, elle entendit son papa et Édouard qui rentraient à leur tour. Le bruit de la porte qui se refermait. La lampe qui s’éteignait. Melissa était dans le lit, mais elle ne dormait pas. Elle ne put fermer les yeux de la nuit.

* * * * * * * * *

* * * * *

Le lendemain, elle descendit et sortit sur la véranda. Édouard était là, en train de seller son cheval. Il chargeait derrière la selle les sacoches pleines des provisions offertes par Caroline. Ensuite, il fit ses adieux. À Caroline, à Charles, au frère. Quand il se présenta devant Melissa, il ne put contenir son émotion. Il la regardait, et la regardait encore.

— Ah, Melissa, si tu savais l’affection que j’ai pour toi… Adieu, adieu…

Il l’embrassa avec effusion. Puis il monta à cheval et repartir. Sa silhouette s’éloigna et s’éloigna. Elle ne fut bientôt plus qu’une forme sur l’horizon. Enfin, le mystérieux Édouard disparut et il ne revint jamais à la ferme.

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